Cinq fois sur le métier (#1) : outil contre l’oubli

ce n’est pas tant d’écrire – difficile – mais de donner la parole aux choses – je fais comme Ponge, j’entame ici un début qui se poursuivra avec un ensuite puis je verrai – j’entame : au début de cet été, il y avait l’envie de travailler sur un sujet exactement circonscrit (l’histoire d’un homme de pouvoir) et puis première idée recommencer encore l’histoire, là-bas puis ici (ça a été la Terrasse); il y a eu l’emploi du mot toujours comme un objet, travailler ses vingt ans, avant après, travailler (mais cette chanson chantée par Julien Clerc aussi, a quelque chose de nouveau – il y en a une autre qui faisait « ils sont venus à pas de loup/ils lui ont dit d’un ton doux/ c’est le jour c’est l’heure/il les a regardés sans couleur » : une autre merveille – paroles de Jean-Loup Dabadie, je crois bien) les chansons, les images, tout ça aide à avancer : avancer oui, mais le chemin ? Ici, un peu un exercice de style – dans la deuxième version, une autobiographie – je n’aime pas trop ce dièse pourtant je le pose – une image : trouvée dans la rue, en fin de semaine dernière, en passant après avoir longtemps marché, dans la vitrine d’une espèce d’antiquaire je la pose en fin de texteje ne suis parvenu à établir l’ordre de passage mais les deux sont venus ensemble – j’avais rendez-vous un jour avec l’une des personnes qui sont un peu les héroïnes de ce premier dispositif en cinq volets, mais il n’a pas eu lieu – ça ne fait rien, il y avait beaucoup de monde pour voir les films de son mari lors d’une rétrospective là où je travaillais et ces images, comme elle, comme les cheveux de Joris Ivens comme le vent qu’il veut filmer et qu’il filme c’est ce que j’aime chez eux, dans le monde et qui me permet de continuer à y croire. Ces lignes sont pour elles deux – et pour lui, dans un souffle, une respiration, quelque chose qu’on prend, qu’on garde et qu’on souffle – dans la deuxième tentative auto fiction comme on dit ?

1.1.
Il s’agit d’une espèce d’outil d’une dizaine de centimètres de long – il en est de plus petits notamment ceux qui servent à un usage professionnel (le nom même de l’un des usages de l’objet est celui – aussi pour partie, le plus souvent – de l’officine qui le propose pour accompagner la commande (ou principe) vendue parfois en express) (l’usage de l’objet n’est d’ailleurs ni prescrit ni obligatoire : il faut, pour s’en servir, avoir le goût pour un autre composant s’alliant au modèle, pour certains donc). C’est muni d’un manche – probablement sur les quatre cinquièmes de la longueur – et d’une sorte de petite cavité, laquelle peut se remplir, ou se vider, suivant le sens utilisé. La plupart du temps, puisque c’est un ustensile très courant, il se trouve être en acier inoxydable, très souvent assez brillant (je me souviens que je ne sais plus qui en tenait un certain nombre – six, il me semble bien – dans un écrin plutôt rococo dans les mauves dont l’intérieur était tapissé de soie grise (c’était fait de vermeil) et dont le manche s’ornait en son haut de petites céramiques incrustées représentant peut-être bien certain paysage ou scène champêtre, blason ou couleurs, quelque chose d’avoisinant dans l’ordre du kitsch). Il ne peut guère s’agir de s’en servir comme d’une arme – à moins de l’aiguiser (ça ne se fait que dans les films de genre évasion – type Le Trou Jacques Becker, 1960 – je ne l’ai pas aimé ce film, mais peu importe : je crois qu’ils s’en servent pour creuser, il me semble, mais il s’agit alors du modèle supérieur, d’une quinzaine de centimètres de long – dit « à soupe »). Une arme, donc, non, mais un dispositif simple oui, très ancien, qui jouit au minimum d’un double emploi et il se trouve certainement quelques personnages assez illuminés pour en faire collection (cette occupation est le propre d’illuminés, ne nous le cachons pas plus longtemps) (d’ailleurs moi-même… mais brisons-là). On nomme l’outil soit petit, soit pour l’usage qu’on en a, lequel est en rapport avec les substances (poudres, liquides, condiments…) qu’on peut alors manipuler grâce à lui sans ni se salir, ni en foutre partout

1.2.
Une espèce d’outil d’une dizaine de centimètres de long (en fait, onze, j’ai mesuré : le manche prend les deux tiers de la longueur, soit sept centimètres et demi) et les plus petits de ce genre sont manufacturés pour un usage professionnel – les uns s’accouplent aux autres dans une osmose parfaite et sont parfois rangés de la sorte dans un petit tiroir – le plus souvent, c’est mis en bazar dans le lave-vaisselle. Les manches sont souvent dotés en creux d’un petit filet qui court sur toute la longueur et le pourtour et lorsqu’on rapproche un de ces outils d’un de ses semblables, ils se tiennent tout à fait près l’un de l’autre et de ce fait il peut arriver qu’en croyant s’en saisir d’un seul, on en prenne deux.
C’est muni d’un manche et d’une sorte de petite cavité : oui, et c’est aussi ce qui peut ravir les enfants ou les autres convives, car poser cette cavité concave sur son nez et la faire tenir en équilibre peut provoquer l’hilarité (il s’agit donc d’un autre emploi pour cet ustensile d’usage assez courant). On remarque aussi que son usage se développe surtout dans des moments qu’on aime bien : le petit déjeuner ou le dessert – ce sont des moments doux et sucrés de la vie de tous les jours (ils ne sont pas, d’ailleurs, si nombreux). La joie des enfants plus des moments de douceur donnent à ce petit objet un semblant de goût de bonheur

1.3.
Un dispositif simple et très ancien – ne pas chercher d’électronique là-dedans – il en sera bientôt, j’ose le croire et peut-être même aller jusqu’à l’espérer – il en sera bientôt des connectés – c’est un monde absurde et le profit qu’on en tire (le profit, c’est cela) est à la hauteur des espérances qu’on y pose. Il faut essayer d’empêcher le truc (je veux dire le monde) de déraper mais ça ne se peut pas. On espère, on le regarde bouger, changer, évoluer. Disparaître. Observer. Les mots, ces chiens traîtres serviles labiles lâches veulent dire ce qu’ils ne disent que peu ou pas : évolution, puis révolution, puis encore et encore, autour de cet axe (il y a des foyers de guerre un peu partout, »révolution » et répartition, vendre des armes) (mais ce n’en est pas une) j’entends des cris et des chants, c’est ce monde-là, on change la puce du téléphone, on écrit en ligne sur une page d’un blog qu’on a soi-même identifiée, on a créé un profil, un mot de passe (tiens donc), un plaisir de lire ou d’écrire. On a attendu un moment avant de choisir un objet, son objet, son mot, toujours et partout, choisir son objet (d’amour, trouvé, de discussion ou de dispute : chose quelconque de peu de volume destinée à un usage défini – ah Larousse – ce pauvre dictionnaire qui ne dit rien tout en en disant trop, quelle plaie – quand tu nous tiens – celui-là je l’ai trouvé dans la rue, en face de l’école des fleuristes, il était là, en bon état, épars étaient les livres, je l’ai pris, dans un renfoncement, juste à côté de l’hôtel) . C’est en regardant avec mes doigts dans le fond de l’une de mes poches de veste (elle en compte sept – extérieures trois, intérieures quatre – dont une à l’intérieur de celle (extérieure) de droite pour y placer peut-être un briquet, ou un objet lourd – argent massif ou trousseau de clés – qui ne déformera pas l’apparence extérieure – plus une pour les stylos mais elle ne compte pas trop celle-là : trop utilitariste) c’est ce que j’ai trouvé, cet objet – j’en mets un dans chacune de mes vestes (deux ou trois), je crois – ou de mes blousons (deux maxi) – c’est pour ne pas oublier. Ça ne risque pourtant pas d’arriver. Un dispositif simple, et très ancien

1.4.

Dix centimètres de long, la cavité adopte une forme oblongue, ovale, ellipsoïdale, creusée : son usage ne se limite pas au transport de matières moulue ou liquide – dans certains territoires, ici ou là, je ne sais pas exactement où mais l’usage du mot est avéré, on parle aussi, pour ce type d’ustensile, de mouvette – c’est que, la plupart du temps, la longueur du manche et la grandeur de la cavité en indiquent l’usage. On peut même aller jusqu’à louche, pour se faire une idée – mais alors l’outil est trop important (il ne sert que peu au mélange de ce qu’il emportera transportera transvasera d’ailleurs). Il y a quelques temps, je lisais un récit écrit par Marceline Loridan-Ivens où elle racontait (je crois que c’est son dernier livre, peut-être bien l’ultime) rencontrer parfois une de ses amies rescapées comme elle des camps de la mort, et cette amie – il s’agissait de Simone Veil, celle qui fut invectivée dans la chambre basse (ça ne se dit pas comme ça, chez nous, mais c’est une chambre assez basse tout de même – voir à ce sujet ses commissions d’enquête sur les affidés du pouvoir relaxés ces temps-ci etc.) parce qu’elle défendait une loi qui autoriserait l’avortement (ça se passait au siècle dernier, au début de son dernier quart, le type au pouvoir était surnommé crâne d’oeuf faisait des safaris au Kenya et jouait de l’accordéon pour tenter de faire peuple : dans le même but assez abject il recevait à sa table des éboueurs pour un p’tit déj entre amis Gobelin, Baccarat, Cristal de Bohême) – cette même femme qu’on a mise au Panthéon – cette amie donc en piquait dans les bars où elles allaient ensemble – quelque chose qu’elle ne pouvait pas maîtriser, irrépressible sans doute – et ça les faisait rire, mais rire – ou alors est-ce que c’est moi qui invente ces rires ? je ne crois pas, je les entends encore, surtout celui de la petite bonne femme rousse

1.5.

C’est ainsi que je me souviens ; rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force disait le poète, ni sa faiblesse ni son coeur et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix – c’est dans une de mes poches, je ne les garde pas chez moi puisqu’elles restent dans ces vêtements que j’ôte en arrivant, c’est quelque chose qui ne sert à rien de spécial et ça n’a même pas besoin d’être nommé – je marche dans les rues, le sourire aux lèvres parfois si je porte des lunettes de soleil, s’il y a un peu de vent, le rire de Marcelline et la dignité de Simone – ces deux femmes quand elles étaient enfant – je me souviens des convois, je passe sous des arbres, dans les parcs chantent quelques oiseaux (chantent-ils vraiment, sont-ce des chants des cris des alertes des frayeurs des invectives ? ) – c’est ainsi, sans un mot que parlait ce jeune homme disait une autre chanson – parfois voilà que ça me hante et puis le fleuve, parfois, c’est sous ses ponts qu’il coule, les autobus les touristes, la vie est-elle là, pont au Change Mirabeau Garigliano, avancer, une main dans la poche en souvenir de mon grand-père qui là-bas fut changé en fumée – le ciel est bleu pourtant, un petit vent mes lunettes de soleil qui voilent mon regard – il fait beau c’est Paris en juillet

3 commentaires à propos de “Cinq fois sur le métier (#1) : outil contre l’oubli”

  1. alors là ! 🙂
    savouré chaque mot, suis revenue, ai souri
    et je vais en rester là pour ce soir du coup