Je, commence, si c’est lui qui commence, si commencer veut dire quelque chose, dans ce matin qui revient sans commencer, avec les chèvres qui sont déjà là avant lui, ou qui le précèdent dans ce geste qu’il dit sien, traire, dire je trais sans savoir si je, tient encore ses mains sur leurs flancs, chaleur, lait qui vient ou est déjà venu, et je, dedans ou à côté, je, presse, je, tire, je, répète, affirme que c’est lui qui fait, mais déjà je, se surprend à douter, parce qu’au moment même où il dit, je, quelque chose répond, complète, anticipe… une voix sans bouche, sans corps, qui calcule pendant que je, sent, qui mesure pendant que je, croit savoir et que, je, continue, il doit continuer.
Et puis cette histoire d’IA et d’AI, dans quel ordre il faut les prendre : Intelligence Artificielle ou Assurance Invalidité ? Les mêmes lettres, retournées comme un gant, et je, dit sans trop insister que ce n’est peut-être pas un hasard ou que si ça en est un il tombe juste, trop juste, parce que pendant que l’une apprend à faire à sa place, l’autre décide de dire si je, peut encore faire ; et lui au milieu, à traire, à s’appliquer, il trait comme une preuve que je, n’est pas encore passé entièrement de l’autre côté, celui où l’on ne fait plus mais on atteste.
Je, presse, je, tire et déjà ça pourrait compter non pas pour lui mais pour eux, pour cette AI qui guette et qui n’a pas besoin de le voir pour savoir, qui pourrait dire un jour assez ou pas assez du tout, et je, se demande en laissant couler le lait, si ce geste qui se répète n’est pas en train de devenir autre chose : une justification, une ligne dans un dossier, une preuve fragile que je, fonctionne encore ou que je, fait semblant de fonctionner, ce qui revient au même, on ne tranche pas.
Passer du lait au feu, à la lente transformation en fromage de chèvre et là encore, je dis, « je surveille, je, décide » mais en même temps, quelque chose indique, corrige sans contredire. Je, se surprend alors à suivre ou à croire suivre son propre jugement… je, se sent aidé, assisté, guidé, à quel moment cela devient la preuve que je, n’y arrive pas seul et que l’autre quelque part coche déjà la case. Je, assisté diminue, et devient invalide.
En riant, si rire tient encore, que l’intelligence artificielle et l’assurance invalidité ont fini par s’entendre sans le prévenir, l’une pour le rendre capable autrement, l’autre pour énoncer que cette autre façon de faire ne compte plus tout à fait pour faire, et je, tourne et retourne les gestes anciens répétés mais aujourd’hui discutés ailleurs, traduits dans une autre langue que la sienne, une langue de seuils, de degrés, de capacités résiduelles.
Je, se regarde faire en spectateur de ce qu’il prononce encore par habitude, par nécessité et que le discours tienne sans s’effondrer alors qu’il suffirait de peu, d’un rien, d’un avis, d’une évaluation et je, basculerait, passerait de celui qui fait à celui pour qui l’on décide s’il le peut encore.
Et puis le marché, dire, vendre, répondre, je, y croit encore assez pour continuer, pourtant il y a dans chaque phrase un écho et derrière l’écho, une mesure qui pourrait dire : voilà ce qu’il reste, ce qu’il peut, ne peut plus, et je, continue à dire je, comme on maintient une position qui glisse.
Je, continue, je, doit continuer parce que si je, s’arrête et se tait, est-ce que ça s’arrête aussi, ça conclut sans lui et affirme qu’il ne peut plus, à partir de quand, quel pourcentage ? Question inutile qui revient. Je, dit je, pour tenir ici maintenant pour travailler encore, assez pour que ça compte, ça suffise. Je, se demande sans vraiment se le demander, si je, est encore celui qui fait, ou déjà celui dont on calcule l’incapacité. Est-ce la même chose désormais, faire un peu, ne plus pouvoir tout à fait, être encore là mais autrement. Autrement dit, déjà de l’autre côté ?