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#12 | Beckett, dire je : qui parle, quoi parle ?
Une étape dans ce cycle : en suivant La préparation du roman de Roland Barthes, son ultime séminaire de janvier février 1980, on a tenté de rassembler, et d’explorer un à un, l’ensemble des éléments encore en latence dans cette montée progressive vers le premier jet, de les faire jouer séparément les uns des autres et d’en augmenter l’intensité.
L’innommable, de Samuel Beckett — écrit entre 1947 et 1950, publié chez Minuit en 1953 — était depuis longtemps la ligne de mire, le point d’aboutissement.
Point d’aboutissement d’une trilogie préliminaire incluant Murphy, Molloy et Malone meurt, l’incroyable et légendaire début de L’innommable semble repousser ou effacer les personnages-titre des trois livres qui précèdent, pour mettre en avant l’interrogation sur l’auteur même, mais, vous le verrez, en l’annulant du même coup, pour interroger en tant que tel le «qui parle et quoi parle», et l’installer dans le présent immédiat du geste d’écrire : « Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? » Et ajoutant : « Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. » Donc une bascule : c’est le «dire je» qu’on retourne sur lui-même, pour mettre à nu, dans le mouvement du texte et par lui qui parle dans le «dire je», dans cette mise en retrait du personnage pour que la voix du texte soit première, que ce soit dans le présent même du texte («aller de l’avant, appeler ça aller»).
Un questionnement qui se fait dans le texte et depuis le texte, énonçant jusqu’à l’obsession ses questions. « Comment faire, comment vais-je faire, que dois-je faire, dans la situation où je suis, comment procéder ?»
Et, encore plus précisément, ce qui précède la question ci-dessus : «J’ai l’air de parler, ce n’est pas moi, de moi, ce n’est pas de moi. Ces quelques généralisations pour commencer.» Qui alors, quoi alors, si ce n’est pas ce «de moi»? L’appel et la convocation, la construction des personnages dans la trilogie, et ici leur effacement et retournement pour s’interroger sur la voix seule.
Dans L’innommable Beckett procède par blocs compacts. Le premier, que vous trouverez dans le doc à télécharger, fait une page et demie. C’est ce format, bloc compact et retournement sur la voix même de ce qui parle, que je vous invite à explorer. Non comme une contrainte, mais comme une recherche.
Ce cycle #construire, et ses douze propositions, est sans doute un des plus difficiles que nous ayons abordé parmi les 25 et quelques présents sur le site. Mais je suis de plus en plus convaincu de son importance radicale: augmenter notre niveau de conscience, et le faire matériellement, quant à ce qui va se jouer dans la bascule du premier jet, au présent de l’écriture.
Et L’innommable est précisément cette bascule dans l’enfin écrire, le premier jet lancé, mais qui emporte avec lui (ou s’établit sur) l’interrogation même sur ce qui parle et le quoi parle.
Vous l’avez constaté ou le constaterez dans L’innommable: le côté cru des images corporelles est la base même de l’ancrage pour l’abstraction qui fait le mouvement principal du livre, sur ce «parle» obsessif. Ne craignez pas, pour vous, cette abstraction. D’où vient ce je qui écrit, à quoi puise-t-il, quels personnages convoque-t-il et annule-t-il, que saisit-il de vous-même qu’il traverse et invisibilise ou, au contraire, pousse de l’avant : de quoi est matériellement faite cette voix qui maintenant fait le présent de l’écriture et va se charger de son charroi.
Une illusion donc : une dernière fois on retient la bascule amont de l’écriture, son écroulement réalisation dans le premier jet et sa part irréversible, mais, se saisissant de la voix même et du je, on y est enfin : on est dans l’amorce agissante du premier jet, on a basculé dans l’écrire.
Ce maintenant que Beckett ouvre dans l’incipit et ne quittera plus, dans son impossibilité de durée même.
Magnifique ! Magique aussi, merci.
ah oui
Merci