#enfances #01 | Tête de Titus, M. Deguin, les vieux.

Titus était le nom du chien. Son propriétaire, je ne m’en souviens pas. Il devait être plombier ou électricien (enseigne Butagaz, ours bleu souriant). Il valait mieux ne pas croiser Titus. Il se disait des choses. Jamais attaché, il circulait dans le village et s’en prenait aux autres chiens. Titus aurait mordu le chien de X, bousculé Mme Y. Je nourrissais envers le propriétaire une forte aversion et n’aimais pas longer son atelier lorsque j’allais acheter le pain. Alors je murmurais : Tête de Titus, tête de Titus. Incantation censée me protéger ? Vengeance personnelle ?

M. Deguin, quincaillier. Il portait de grosses lunettes de myope sous une épaisse chevelure grise. Toujours habillé en bleu de travail, légèrement voûté, il vous parlait d’une voix particulièrement douce et calme. Je ne l’ai jamais vu en dehors de son magasin. Je ne l’ai même jamais vu que derrière un comptoir en bois qui semblait se prolonger indéfiniment dans une obscurité pleine de pointus et de tranchants. M. Deguin possédait un jardin dont il remettait parfois la clef à ma mère pour qu’on aille y prendre le frais. Je retiens l’amère déception de n’y jamais trouver la chèvre de M. Deguin. Ma mère, que cela devait faire rire, me répondait qu’elle s’était échappée, qu’on la retrouverait bientôt. Mais je n’aimais pas rester bien longtemps dans ce jardin où planait la menace d’un loup. Lorsque M. Deguin a perdu sa femme, plus ou moins à cette époque, peut-être m’a-t-on dit qu’elle était partie. Je l’imaginais plutôt perdue, comme la chèvre, dans une nuit pleine de loups.

Le vieux, mais aussi bien tous les vieux, qui pouvaient s’appeler Dédé, Maurice, Nanar, précédé d’un article défini, vieux de l’hospice, où j’entendais le mot pisse, qui sortaient du bistrot, traversaient en titubant la place, et pissaient contre les murs de l’église, là où ça faisait des renfoncements. Tous les matins, en passant devant, se boucher le nez et s’empêcher de regarder la bouillasse qu’il serait infect de modeler dans ses mains comme on le faisait avec le sable de l’école.

A propos de Pedro Tarel

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8 commentaires à propos de “#enfances #01 | Tête de Titus, M. Deguin, les vieux.”

  1. c’est fort comme le fonctionnement de ce texte mime celui de la mémoire, sautant d’une chose à une autre par association d’idée (deguin/seguin/la chevre/le loup/ l’hospice/la pisse) avec surtout tous ces tranchants qui guettent et dessinent une enfance inquiétante ou du moins inquiétée qui m’a beaucoup plu !

    • Merci pour votre retour. L’enfance inquiète, vue rétrospectivement. Beaucoup d’inquiétude.

  2. Merci pour ce texte que je lis en écho à mes propres parcours de pensées. Il se trouve que j’ai écrit un court roman dans lequel apparait un quincailler (chez moi, il s’appelle Poisvert, mais il est de la même famille) et tout ensemble dans ce que vous écrivez revient à ces histoires communes qui nous parlent pareil : des animaux « peluches », des mamans bienveillantes, des jardins trop vastes et sournois. Il serait sans doute temps d’en apprendre plus sur vous-même.

    • Bien longtemps que je n’avais pas pensé à cette quincaillerie de village dont nous étions les voisins. Fermée le 28 décembre 1991 (vu sur le net). Quincaillier à la retraite, sans doute, mais aussi concurrence des zones commerciales qui commençaient alors à se répandre le long de la nationale. Le village est mort aujourd’hui. Les viticulteurs du coin ne voulaient pas attirer d’étrangers, construire du logement. Municipalité foncière. Des maisons entières se sont effondrées. La dernière fois que j’y suis passé, subsistaient deux coiffeurs (grande énigme), une pharmacie, un bistrot. La boucherie allait bientôt fermée définitivement. Pas même un boulanger: il n’a jamais voulu vendre son fonds de commerce, dont l’enseigne est encore visible bien que sacrément miteuse. On dirait qu’un éternel dimanche après-midi s’est installé sur ce village.

      Il me semblait bien que Jean Follain avait écrit sur les quincaillerie, voici le poème:

      Quincaillerie

      Dans une quincaillerie de détail en province
      des hommes vont choisir
      des vis et des écrous
      et leurs cheveux sont gris et leurs cheveux sont roux
      ou roidis ou rebelles.
      La large boutique s’emplit d’un air bleuté ;
      dans son odeur de fer
      de jeunes femmes laissent fuir
      leur parfum corporel.
      Il suffit de toucher verrous et croix de grilles
      qu’on vend là virginales
      pour sentir le poids du monde inéluctable.

      Ainsi la quincaillerie vogue vers l’éternel
      et vend à satiété
      les grands clous qui fulgurent.

      Usage du temps, 1941

  3. pas mal, c’est sec, le vocabulaire est travaillé mais le côté rêche permet de retrouver le côté enfantin, on y trouve encore ce côté blasé narquois que l’on a déjà dans d’autres textes, une façon de décrire de manière plus complexe et plus complète quelque chose qui pourrait se résumer en « bah oui bon et alors ? » Le rythme fonctionne vraiment très bien, cela dessine un monde où le dégueulasse peut rester vaguement tendre, parce que « bah oui bon et alors ? »

    • « bah oui bon et alors ? » ce que je me dis au moment de publier !Le dégueulasse et le tendre, dans un cerveau d’enfant, je crois que ça n’est pas vraiment séparé. Lié les deux, c’est mon crédo (et puis ça peut créer de petites étincelles). Après, ça deviendrait vite un truc, une ficelle.

  4. On a l’impression de découvrir la fabrique d’un rapport particulier au langage avec cette tête de Titus, cette chèvre de Monsieur Deguin et puis l’hospice.

    • à creuser Camille ! Je vais voir ce que je peux en faire. Cela me touche oui. Mais c’est bien nébuleux pour le moment.