MAISONS (É)PERDUES (tentation disparition)

une maison toute neuve dans un lotissement encore en construction, au fond du vallon, un jardin sans arbre ni fleurs, mais avec un préau – pour le ping-pong – la famille est joyeuse, rires avec Anh, Danh et Janh sur les lits superposés, enfants joueurs, rapides et tellement aimés… le regard de leur père ne cesse de le dire, à l’école Danh est avec moi mais ne me reparlera plus, il a des copains et ne trouve rien à me dire, moi non plus,  je veux seulement vivre avec lui et Anh et Janh et rire sur les lits à étage, lancer des balles et les attraper, quand je le croise je me dis que c’est encore possible mais la maison cachée dans le vallon, le portillon et l’épaisse haie ne me seront pas jamais familières

non plus que la maison de maître en haut de la butte, au milieu d’un parc rempli d’arbre – des cèdres – aux allées romantiques, la véranda du premier étage, ancienne aux  montants d’un rose opaque et doux, presque blanc, vaste, avec des fauteuils de velours ou de tapisserie, et la chaleur agréable, la lumière blanche, quasiment palpable, quelqu’un peint des aquarelles et parle d’un mariage, on doit être en hiver, au tout début, la végétation aux feuilles persistantes reste dense, en bas les fleurs n’ont pas été coupées, hortensias, soucis, lavandes sèchent en perdant leurs couleurs, sur la table basse un bouquet tâche de rouge la perspective – les dernières roses du jardin, dit la voix – le regard au dehors, il me semble voler

et cette autre grosse maison, presque château, maison de hobereau, patron de l’usine textile qui jouxtait le fond de la propriété, un grand atelier aux faitières en triangle, une cheminée de brique sur la rivière dont l’eau fournissait l’électricité des machines, l’entrée immense et des pièces au nom rare, grand salon, fumoir, salle à manger d’honneur, petite salle à manger, on y gèle, on y enfile les robes de velours et les redingotes d’aïeuls dont les portraits tapissent les murs, qu’on a sortis de grandes malles de voyage remplies de boules de naphtaline, on y dort dans des chambres à l’odeur de poussière, on y occupe des fauteuils de cuirs, on y met de vieux 78 tours sur un appareil qu’on remonte à la main, on se perd dans la campagne, on court avec un chiot dans le brouillard, on en repart un peu triste, on y laisse un peu de ce corps que l’on a partagé – pour la première fois

rien de tel dans la chambre de l’hôtel Mallière, à Montrond-les-Bains – demain je rejoins le groupe – mais ce soir je suis une fille dans un hôtel, on me regarde, l’odeur de beurre grillé arrive de la cuisine et la soupe est bonne, l’omelette aux cèpes bien cuite et savoureuse, je bois un verre de vin rouge et termine un morceau de fourme – voient-ils tous que je n’ai pas l’habitude – après le repas je monte dans cette petite chambre qui me coûte quelques dizaines de francs, un escalier étroit et raide, par terre la moquette clouée aux contremarches me guide jusqu’à la porte, la rue éclairée montre un village qui s’endort, en bas les habitués finissent un verre de poire, bientôt les derniers véhicules s’éloignent et les vrp de passages rentrent à leur tour dans leur chambres, ou fument par deux ou trois devant la porte, tout est étrange et familier, les objets que tant de mains et de corps ont touché, manipulé, utilisé – même s’ils sont propres – remplissent la pièce, les couloirs, la salle de bains, de petits fantômes pas vraiment hostiles mais encombrants et bruyants, ils font la mascarade et m’empêchent de m’endormir, les draps épais et froids à l’odeur de lessive ne me bercent pas, la couverture lourde ne me réchauffe en rien, et l’oreiller roule sous ma tête, je me relève et réouvre les volets, la lune est presque invisible, aussi fine qu’un cil, l’automne commence cette nuit, la température est fraiche, le ciel clair – demain ils seront à la gare, cinq jours pour découvrir ce qu’ils me proposent, devenir formatrice, m’engager dans l’éducation à fond – la pensée des cèpes et aussi celle du regard des hommes sur moi me font douter – et si je ne me rendais pas au rendez-vous, si je partais plus loin, si je disparaissais

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret, Traction Brabant ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

5 commentaires à propos de “MAISONS (É)PERDUES (tentation disparition)”

    • oui …et puis je suis plutôt hyper-mnésique alors il me faut aller vers l’effacement… là se situe le travail, tout en gardant un texte compréhensible ( j’ai eu laissé planer ces « mystères », laissant les infos manquantes en forme de suspension, cela affaiblit le texte, une manière maladroite d’effacer) je commence à saisir comment les parties effacées sont d’autres sources d’écriture et ne doivent pas polluer le texte présenté, on peut comme avec les petits fantômes, laisser une fenêtre sur ces « hypothèses », la vision des fantômes attachés à tous les lieux et objets donne des belles pistes (mais pas plus que les champignons et le beurre … ça c’est génial) – une des hypothèses sans doute, (que je n’arrive pas à démarrer…) 🙂

      • @Catherine Serre : la première version/hypothèse a quelques goûts de la maison(s)témoin
        les évocations de la 3 m’apparaissent cinématographiques (un film de Henri Verneuil, Belmondo qui joue le rôle de celui qui revient, etc…)(le corps de mon ennemi, 1975) (assez bof par ailleurs je dois dire – pas si mal/ni bien)
        j’aime bien l’ambiance de la 4 – cet hôtel, ces gens, cet espace et cette prise de poste – embauche on dirait
        Pour la 2 on est content pour vous.
        Enfin, entre ces commentaires et les commentaires facebook, j’ai comme le tournis – l’écriture est une affaire aussi sérieuse que ça ? Non c’est vrai ? :°))
        En tout cas, content de lire vos histoires/narrations/mises en ligne – comment voulez-vous qu’on dise, à la fin ? Billets, posts, commentaires… comme vous voulez. Tenez bon le cap…!

      • maison témoin oui ! je prends ! et cette pauvre gosse qui rêve d’y être la soeur de Danh… où est-il aujourd’hui ?
        pour la vision filmique de la 3, c’est en effet l’impression que j’ai toujours dans ce genre de maison, celle d’habiter un décor –
        bien aimé (re)construire la nuit d’hôtel à Montrond, j’ai même chercher des images de l’hôtel (démoli depuis) sur des cartes postales,
        Si quelqu’un pouvait faire un travail de collecte et de tri des commentaires fb et wp on aurait pas mal de pépites, oui ça se croise mais la vie réelle aussi,
        pour finir, merci de m’avoir fait rire !
        C/S