vers un écrire-film #01 | L’arrêt | Bruno Lecat

… la fine maille de vinyle blanc se soulève en léger halètement, quitte l’ombre du barreau métallique qu’elle recouvre, se décolle comme une peau puis retrouve sa place première, ombre et souffle comme seuls témoins de la présence de l’air, au-delà de la grille la ruelle la géométrie des murs de pierre crayeuse, le portail vert bouteille en métal plein sur sa moitié inférieure, barreaux à claire-voie surmontés d’une pointe, l’œil s’arrête sur un rideau de canisses, un grincement annonce l’ouverture du portail, la sortie en marche avant d’un véhicule bruyant, c’est une ancienne Peugeot 206 blanche qui s’avance, s’arrête, le conducteur en sort le moteur cale, fermeture du portail, coups de démarreur, la femme du conducteur sort de la maison, petite mince brune, des paupières lourdes lui font des yeux de cocker, elle disparaît à droite, la Peugeot s’éloigne dans un bruit de moteur que l’étroitesse de la ruelle rend plus sonore, un homme à la casquette noire passe rapidement de droite à gauche, puis le toit glissant d’une voiture dont l’antenne noire coupe finement l’éblouissement du soleil réverbéré, pulsation subtile de la maille fine de la moustiquaire, des câbles noirs oscillent doucement plusieurs mètres au-dessus du portail clos, puis plus fort, soudainement suivis par la maille blanche, les rayons du soleil dessinent un triangle dont l’angle aigu s’accroche au bâti de la fenêtre et en illuminent l’appui pour faire un petit pan de mur jaune qui ondule, c’est la maille qui vibre, le passage d’une voiture dans la rue proche s’annonce d’un bref reflet sur le bâti du portail en face, l’angle aigu du triangle lumineux s’est rétréci augmentant d’autant sa base, qui éclaire ainsi une frange plus large de l’appui de fenêtre, un homme chauve passe au ras de l’appui en surplomb, un véhicule rouge passe rapidement de droite à gauche, un couple âgé passe de gauche à droite, sans qu’il y ait eu télescopage physique de ces deux évènements synchrones, le cadre d’une porte à galandage s’inscrit puis disparaît dans un nouveau cadre, une porte-fenêtre à double ventail, une main saisit une pochette plastique bleue, le vantail droit s’ouvre, éblouissement fugace du soleil matinal, descente d’un escalier sombre, porte ouverte et close, montée dans un véhicule, l’index sélectionne la destination préenregistrée de l’application GPS, 144 route de Mende, images glissantes de routes, giratoires, panneaux, feux rouges verts ou orange, panneaux publicitaires, une voix synthétique indique les directions puis se tait, des voix à la radio, la vie monacale quelque part, lacis de bitume aux teintes diverses selon l’angle de la lumière, arrêts redémarrages arrêt entre deux voitures immobiles, sur l’écran du téléphone un drapeau à damiers noirs et blancs signale une victoire, c’est l’arrivée à destination, disparition du téléphone qui cède à un support plastique maintenu par une ventouse au pare-brise intérieur, vision de plots, de cônes de Lübeck, de barrières métalliques branlantes, bâtiments de béton uniformes, annonce criarde et verte d’une pharmacie, vision d’une plaque plastifiée sertie de rivets métalliques, Docteur D. Psychothérapeute Psychiatre Sur rendez-vous 1er étage à gauche, recherche des escaliers, portes closes, Privé, porte d’ascenseur rouge sombre, porte coulisse rouge disparaît noir apparaît chuintement, sortie sur dédale de couloirs sombres, flèche à gauche cabinet médical, porte, cliquetis de clavier puis porte salle d’attente vide lumineuse et poussiéreuse, fenêtre au fond, deux fauteuils en osier avec coussins bleus, à droite une chaise en toile noire dos à la fenêtre, une table basse des revues défraîchies Challenges, un homme grand mince cheveux blancs rares, lunettes sur le haut de la tête, Vous êtes, une voix donne un nom, vous aviez rendez-vous à 10h15, la voix répond 10h30, le grand homme mince répond Je vous laisse patienter avant de fermer la porte, affiches au mur, minutes de soleil de poussières au sol, la porte se réouvre Venez, deux sas, assez grande pièce où abondent des piles de dossiers cartonnés multicolores, monticules d’égale hauteur sur le divan à droite de la porte, devant une baie vitrée, un tableau reproduit de Picasso, meuble envahi de piles de dossiers, grand tableau géométrique en noirs et rouges, au milieu de la pièce un fauteuil posé au centre d’un tapis, en face le bureau du grand homme mince, les murs sont couverts de tableaux reproduits, Klee Schiele, un cabinet d’amateur de peintures, le bureau est en verre poussiéreux gardant trace d’anciens glissements de gestes arrêtés, un écran d’ordinateur, à la gauche des dossiers lettres éparses, sous le bureau au bout des jambes en partie repliées se détache le cuir brillant marron de chaussures luxueuses, une main tend quelques feuillets blancs, l’homme les saisit et remercie et demande où en êtes-vous, la voix répond, un appel téléphonique la fait taire, l’homme y répond, pose des questions, explique, atténue la dureté du ton ou l’impatience d’un petit rire forcé, raccroche et redemande où en êtes-vous, la voix reprend, l’homme lit rapidement les feuillets blancs, ne laisse pas finir la voix ou ne l’a pas entendue ou n’en tient pas compte, vous êtes bien conscient que si l’on prononce l’incapacité à, c’est l’arrêt, c’est irréversible, la voix acquiesce, l’homme donne quelques explications supplémentaires et prononce je ne vous retiens pas plus longtemps, franchissement de sas jusqu’à l’ascenseur étroit, la sortie le parking la mise en place du téléphone sur son support ventousé le GPS, le chemin inverse qui semble nouveau, dilué dans le lacis des routes panneaux, échappées furtives du regard dans un paysage aux lignes douces, trajectoires glissantes des autres véhicules, vitesses synchrones, œil rouge du feu au loin qui allume les feux arrières tout devant, le signal d’arrêt se transmet, l’œil vert, déplacement en vitesse accélérée progressive, giratoires, déportement centrifuge sur une route plus étroite et solitaire, une main descend le pare-soleil et réduit d’autant le champ de vision où soudain s’engouffrent des arbres : arrêt | c’est un embryon de route qui mène et revient d’une forêt, le terre-plein cimenté fait un triangle, sépare l’espace en deux voies, la base regarde le giratoire, le sommet s’échappe vers les arbres, arrêt des travaux, arrêt de la route goudronnée qui s’émiette en ciment concassé, mais la ligne de démarcation est nette là où le goudron cesse à quelques mètres, frange ondulante de l’herbe verte ou jaune montée en graine, un semblant de sente s’ouvre, dépôt de grands plastiques blancs et bleus déjà décomposés par la lumière, un déplacement latéral et parallèle à la base du triangle découvre en-deçà de la ligne de démarcation un petit merlon de ciment séché, à côté comme poussière déposée dans un coin, herbes cailloux blocs de ciment, qui font transition visuelle de la route vers la forêt, un demi-tour sur place fait apparaître au sol de gros carrés blancs peints, en voie d’effacement, inutile ligne d’effet pour l’automobiliste, granulosités différentes, textures rugueuses, le soleil éclaire à quarante-cinq degrés, derrière le petit merlon de ciment à gros grains l’avancée grise, racinaire de la forêt contre le ciment à l’arrêt, impression visuelle d’une mare de bois flotté, quelques racines sont déjà au seuil de la route et rampent vers le merlon solitaire, de plus loin la pointe du terre-plein est un môle de résistance à la vague racinaire avant la submersion…

A propos de Bruno Lecat

Amoureux des signes dans tous leurs états.

9 commentaires à propos de “vers un écrire-film #01 | L’arrêt | Bruno Lecat”

  1. Vraiment impressionnant… le tout en verts passages (observés d’un oeil fixe) jusqu’au départ de la voiture, et après, le suspense au ventre, le temps suspendu, c’est prenant vraiment, mais la fin… est-elle si triste qu’on le conçoit ?

  2. ah oui, excellent… une heure bien plus importante que beaucoup d’autres passée au filtre acéré de ton oeil-objectif, acuité, puissance, irréversibilité
    on a envie de le lire et de le relire…
    beaucoup beaucoup aimé

  3. Ce pourrait être une mise en scène cinématographique d’une séance de soins psychanalytique vision par la caméra intérieure – ce qui est pensé avant- pendant- après et les images qui défilent en même temps que les pensées / Je relève ce bloc -ci qui fait immédiatement associer avec expérience vécue -par-ceux-qui – l’ont -vécue. De tels détails écrits ne s’inventent pas.C’est du vu et relu à pleine puissance. Le bloc disais-je ( Merci Bruno !)

    POUSSIERE comme reliquat des paroles sur le bureau du psy et minutes de soleil de poussières au sol en extérieur, le grand écart…

    […]le soleil éclaire à quarante-cinq degrés, derrière le petit merlon de ciment à gros grains l’avancée grise, racinaire de la forêt contre le ciment à l’arrêt, impression visuelle d’une mare de bois flotté, quelques racines sont déjà au seuil de la route et rampent vers le merlon solitaire, de plus loin la pointe du terre-plein est un môle de résistance à la vague racinaire avant la submersion…[…]

  4. Beau texte comme une incantation où la figure du triangle semble occuper une place.singulière

  5. précision, calme, en toute sécurité, confortablement installée dans tes mots. Merci

    Mais comment fait-on pour basculer de wordpress au facebook Tiers-Livre?
    Sinon merci Bruno, j’ai réussi à créer ma page “# chantier” en incluant un lien vers mon texte en pdf.

  6. une grande densité, et aussi l’impression d’être bercée comme à l’arrière d’une voiture

  7. Le petit pan de mur jaune dans le déploiement imperturbable (de la matière) des plans. Le basculement après la visite où l’on voit des “Klee Schiele”: embryon de route plastiques blancs et bleus déjà décomposés mare de bois flotté vague racinaire … c’est fort

  8. Tout a été écrit en commentaires, Bruno, pour moi, le dialogue, la façon dont il est présenté, ces quelques phrases et tout l’avant et tout l’après, impressionnant.

  9. la moustiquaire et l’idée de sud et puis une heure qui semble contenir beaucoup plus de soixante minutes; et surtout un nombre infini de détails importants pour s’que le réel soit là