Le jeu des lumières

La nuit est tombée il ouvre lentement le rideau ondulant devant la fenêtre de sa chambre d’hôtel son geste un peu théâtral admirant le va-et-vient régulier et sonore de l’océan il se souvient avoir dit et voilà le trou où finit la terre et où entre la mer elle pourrait nous emporter le reflet du paysage ressemble-t-il à ce qu’on voit derrière la fenêtre ouverte ses nombreux polaroids collés au mur volent au vent comme les feuilles d’un arbre tremblotant paysage portrait de femme ou d’enfants corps endormis architecture abandonnée chemin de campagne dans son dos elle est là qui le prend en photo le bruit du flash le surprend et le sort de sa rêverie il s’est retourné mais il n’a jamais vu cette image qu’elle n’a pas voulu lui montrer comme celle du paysage qu’il avait sous les yeux il se souvient soudain de cette jeune femme indolente qu’on accusait de provoquer volontairement des accidents depuis la véranda de sa maison un signe derrière la fenêtre dans le cadre cerné de plantes vertes qui transformaient l’espace en serre géante personne ne la voyait faire elle ne savait pas qui elle appelait au juste mais à chaque fois la lumière qui se reflétait dans les vitres éblouissait les chauffeurs en contrebas et c’était l’accident le bras levé en suspens elle ne se souvenait plus de l’origine de son geste et sa main retombait inerte sur ses cheveux elle les caressait distraite la tête ailleurs puis elle se retournait et s’éloignait comme elle était venue ce sont les fenêtres de la véranda qui éblouissent disait-on pour l’excuser ces fenêtres embrassées par le soleil renvoyaient et aveuglaient les conducteurs mais il savait bien que c’était de sa faute elle l’avait éblouies lui aussi et c’était comme attendre la venue de quelqu’un à la fenêtre combien de fois avait-il vécu cela quand il arrive enfin tout se métamorphose on ne voit plus rien comme avant on ne voit plus que lui oubliés la fenêtre et son cadre derrière nous il savait qu’elle l’observait à la dérobée depuis la fenêtre de son appartement alors qu’il traînait devant chez elle en espérant qu’elle le voit et l’invite à monter mais elle se cachait et cherchait à continuer à le voir sans qu’il ne s’en aperçoive quand il se tournait vers sa fenêtre il pouvait ainsi clairement la voir qui reculait précipitamment d’un mouvement brusque de la tête elle s’amusait de cette situation dont elle connaissait les coulisses et les issues incertaines ces petits jeux de séduction puérils jeu du chat et de la souris elle s’esquivait vers une autre fenêtre de son appartement pour pouvoir continuer à l’observer en cachette elle soulevait légèrement le rideau de toile blanc il se juchait alors sur la pointe des pieds mais elle se glissait à nouveau dans la pénombre de son appartement comme elle finirait par se cacher plus tard sous ses draps et dans ses bras et quelques années plus tard dans l’immeuble en face du sien il s’était mis à espionner une jeune femme qui un jour l’avait surpris en train de l’observer mais qui au lieu de s’en offusquer de le dénoncer ou de fermer ses volets était restée immobile à le regarder faire il se souvient avec précision de la silhouette de cette jeune fille qui se retournait et s’approchait de sa fenêtre dans la maison face à la sienne comment l’oublier il restait figé derrière la fenêtre de sa chambre à l’observer dans le cadre de sa caméra reliée en direct avec le moniteur qui diffusait l’image qu’il filmait elle le regardait la filmer tous les soirs depuis plusieurs jours un geste de la main en guise de salut et il releva enfin la tête de l’écran pour répondre à son salut d’un timide signe de la main qui faisait écho au sien comme s’ils se reflétaient dans un miroir la jeune fille vérifia qu’il n’y avait personne qui pouvait entrer dans sa chambre que sa porte était bien close puis elle ôta sa chemise il la regardait désormais frontalement sans passer par l’écran de sa caméra c’était leur première rencontre dans ce vis-à-vis par fenêtres interposées mais aujourd’hui ils ne pouvaient même plus se regarder en face il y avait désormais des choses qu’ils ne pouvaient plus se dire d’une fenêtre à l’autre ils respiraient au même rythme l’un contre l’autre sans parvenir à se regarder en face il ne faut pas pousser les gens au désespoir quand on s’arrange soi-même avec la réalité lui répétait-elle ces derniers temps et puis il ne faut pas faire semblant de détester la vie quand on tient à elle elle le rejetait mais il gardait encore en mémoire ces nuits où le jeu des lumières extérieures dansaient sur leurs visages ravis et recouvraient leurs vêtements de tâches de couleurs éclatantes

A propos de Philippe Diaz

Philippe Diaz aka Pierre Ménard : Écrivain (Le Quartanier, Publie.net, Actes Sud Junior, La Marelle, Contre Mur...), bibliothécaire à Paris, médiation numérique et atelier d'écriture. Son dernier livre : Comment écrire au quotidien : 365 ateliers d'écriture, édité par Publie.net http://bit.ly/écrireauquotidien Son site : Liminaire