Leur obscur refuge

Il se tient au fond de la salle du restaurant, sous la fresque du Vésuve. Son pichet de rosé est presque vide. Les néons de la vitrine sont éteints. C’est à son manteau que je l’ai reconnu – ce blouson d’aviateur à la Belmondo qu’il portait en 83. Il se souvient du restaurant tel qu’il était alors, du crépi ocre et du moucharabieh, des tables poussées à la fermeture, du raï jusqu’à l’aube. Il dit « C’est loin, tout ça. Si loin… » Il se souvient du patron de l’époque qui tenait l’affaire avec un cousin de Tizi. C’est la première fois qu’il revient en France depuis vingt ans. Il trouve que la ville a bien changé, maintenant il n’y a que les riches pour y habiter. Il se souvient de la destruction des usines Citroën, de la fermeture d’Olida, de la piscine découverte sur le quai, du maire communiste qui serrait les mains des enfants, des meublés rue Victor-Hugo avec les toilettes sur le palier, des petits trafics dans les cages d’escalier. Il commande un pichet de rosé de 50. Le serveur l’apporte puis s’en va baisser le rideau. L’aviateur boit son verre cul-sec. Il dit que les années 88, 89, 90 ont tout changé, que là-bas c’était la terreur, surtout dans les montagnes. Il dit que la vie était réduite au jour le jour, que toutes les gorges étaient offertes au couteau. Il dit que 82, 83 étaient ses meilleures années – huit semaines dans le noir du pétrole et un mois à Paris. Il dit que la mer était si grande qu’un monde pouvait prétendre que l’autre n’existait tout simplement pas. Il dit que la vie est facile quand on ne s’établit nulle part vraiment. Pendant qu’il vide un autre verre j’observe ses soixante-dix ans, ses cheveux trop noirs pour être naturels, sa main sans alliance, sa carcasse qui flotte dans le blouson d’aviateur. Cet homme-là a semé l’espoir et le malheur par poignées. J’aimerais savoir ce que l’autre côté de la mer savait de sa vie d’ici, s’il se rachetait en joujoux aux enfants des nuits blanches de Paris. C’est terrible de ne pas oser demander, de faiblir face aux hommes faibles. Il dit que la nuit prochaine il repart, que les amis d’ici sont morts ou fatigués. Il passe sa main dans ses cheveux trop noirs et soupire. Il dit qu’au fond la vie est méchante, qu’elle brise la volonté des hommes libres. Son regard plonge dans le mien. Il répond à la question qui n’a pas été posée : oui, il se souvient d’elle. Naturellement qu’il s’en souvient. Les virées sur les Champs, les dîners au Pub Renault, les films avec Adjani, l’aube au Drugstore de l’Étoile. Il se rappelle le dimanche où elle l’a présenté à sa famille, de l’accueil des déracinés recevant un homme du pays. Il dit ne pas se rappeler la fin de l’histoire. Peut-être a-t-elle fini par refuser cette vie de balancier. Peut-être. Il dit qu’au fond peu importe, on ne garde que le meilleur, question de survie. Lui revient cette semaine à la mer, le chapeau de paille, la jupe légère, Cherchell, Dellys, Tipaza sous le soleil. « C’est loin, tout ça. Si loin… » Ses yeux se ferment comme pour fouiller sa mémoire. Lorsqu’il les rouvre j’y lis le doute et l’effroi. Il hésite, fixe le fond de son verre, rajuste les épaules de son blouson, déplie l’addition. C’est terminé. Rien de plus ne sera dit. Derrière le comptoir le serveur éteint les lumières, rendant les vieux hommes à leur obscur refuge.

A propos de Xavier Georgin

Xavier GEORGIN est auteur et bibliothécaire. Il écrit des textes où se rencontrent histoires familiales et traces dans l’espace urbain puis les met en son et en images sur son site internet www.xaviergeorgin.fr

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