#P9 Celles qu’on aurait voulu prendre

Le dernier instant

Il n’y aurait pas de cadre, pas de fioritures, un peu « ni fleurs ni couronnes ». Le plan serait large sans pour autant tout montrer. Il y a deux rangées de bancs, presque tous sont occupés. Au fond une grande double porte en bois clair est fermée. La pièce doit être haute de plafond car on ne le voit pas. Des enfants, des ados, tous les âges représentés. Certains chuchotent à l’oreille de leur voisin. Un souvenir ou une anecdote. Pas de code de couleur et peu de noir dans les vêtements portés. On imagine un moment de pause pendant lequel une musique est diffusée, choisie par les proches en hommage au défunt. Ou alors peut être que quelqu’un s’est levé et derrière un pupitre, la voix pleine d’émotion, lit les quelques lignes qu’il a écrit, le matin en pensant à l’absent. Et ceux qui chuchotent expliquent qui s’est levé et fait entendre son désarroi. Mais sur la photo, juste le recueillement de cette assemblée qui s’est senti concernée par cette cérémonie.

Il y a un rai de lumière qui traverse l’espace. Deux ou trois présents mettent leur main au-dessus de leurs yeux pour continuer à regarder derrière le photographe.

Au premier rang la famille, éplorée, beaucoup penchent leur tête pour dissimuler les larmes ou sous le poids de l’accablement.

Une femme a plongé dans cette absence redoutée. Ses cheveux à peine coiffés lui tombent devant les yeux. Son corps s’est creusé comme pour abriter le mort. C’est un moment suspendu, figé dans la tristesse qu’évoque le souvenir de cette photo qui n’existent que dans les mémoires.

Monsieur Léo

Ce serait une version polaroïd, à l’heure où le numérique n’a pas encore pénétré nos vies. On aime ces photos que l’on peut voir de suite. Depuis, les couleurs ont passées car on n’a pas été assez soigneux après la prise, on était trop pressé. C’est dans ce petit carré qu’il apparait, le visage souriant, humble, auréolé de sa crinière blanche un peu folle. C’est pris sans beaucoup de retrait, depuis la porte de la loge sans doute. Une jeune femme, le corps légèrement incliné serre la main de l’artiste. Son émotion est presque palpable malgré la piètre qualité du cliché. En arrière-plan on distingue une autre femme, peut être accompagne-t-elle le chanteur. Tout autour on ne distingue que du sombre sans trop de forme. Peut être est-ce un effet souhaité ? Ne garder que cet échange furtif, saluer le grand Léo à la fin du concert que l’on vient d’entendre. Derrière une date et l’autographe.

Première rencontre

Il y aurait deux photos, en noir et blanc, avec un liseré blanc et cranté. Au dos, avec une belle écriture, la Baule, 1939. Celle de gauche nous offre une femme en robe claire avec un foulard noué sous le menton. C’est sûrement pour retenir ces cheveux que l’on voit réapparaitre dans son dos. Elle est de profil et avance sur un trottoir baigné de lumière, de gauche à droite. L’été ne doit pas être loin. D’autres passants se promènent sur ce remblai. C’est un bord de mer qu’on voit en arrière-plan. Elle porte un petit sac. Elle est dans un élan vers, son corps comme en avance sur son rendez-vous, elle ne flâne pas, les personnes qu’elles croisent ne comptent pas, elle ne veut pas être en retard, elle est impatiente. Toute sa vie va se jouer quand elle le verra.

Sur l’autre, un homme. Pantalon et chemise clairs. Il est adossé sur le parapet avec la mer pour toile de fond. L’été est proche là aussi tant la lumière inonde le cliché. Il vient de la droite, son corps est tourné vers la gauche. Un homme est près de le dépasser. Une seconde plus tard il n’aurait pas pu être vu sur ce cliché.

Il a sa pipe dans sa main, l’autre dans sa poche et l’instant est au moment où il respire la fumée. Il prend une pause. Peut-être qu’il ne veut pas être en avance pour ne pas paraitre impatient. Ses traits sont détendus. Il a les cheveux courts, soignés. Il porte des lunettes de soleil cerclées d’écaille.

Dans un instant, ces deux là vont se rejoindre, se trouver, se connaître. Ce sera leur première fois. Cet instant, que l’on voudrait avoir immortalisé sur un cliché, restera dans le souvenir du moment

A propos de Véronique Hilly

Ça commence par une scolarité (lointaine) où écrire tenait du cauchemar. Il y a quelques années une amie propose un atelier d'écriture et pourquoi pas. J'y ai découvert d'avoir un plaisir immense à écrire. Alors je continue !

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