Pétaouchnok, un jour fatidique

Tout ou presque se perd dans le magma de ma mémoire. Les adeptes de la numérologie sont persuadés que les quarante jours qui précédent un anniversaire sont une période de tous les dangers. J’y crois pas. Ou alors c’est à comprendre autrement, en bien pire : tous les jours qui précèdent aujourd’hui, quelle que soit la date, sont une période de tous les dangers, de tous les crimes, de toutes les horreurs. Et pas depuis longtemps, mais depuis toujours. Sans doute pour cela que ma mémoire magmatise tout, ne retient rien de particulier, confond temps et espace, oublie tous les repères. Non pas qu’elle s’en foutrait. Par crainte plutôt, comme une sorte de pratique survivaliste. Non dénis. Mises à distance, nécessaire de survie. Il faut aller jusqu’au bout de l’allée pour relever le courrier. Le facteur passe tous les jours. Pas moi. Il y a plusieurs années maintenant que je ne visite ma boite à lettres qu’une à deux fois par semaine quand je n’oublie pas de le faire. C’est toujours une corvée : trier une collection de publicités vers le carton des papiers à bruler, déchirer et mettre à part les diverses enveloppes plastiques sans jamais savoir dans quelle poubelle il faut les recycler, classer les rares factures avec les papiers à conserver. Corvée inutile et débile. Je ne sais donc pas quand exactement sont arrivées ces deux lettres similaires. C’était deux à trois semaines avant le fatidique 27 septembre. Ces deux lettres se ressemblaient parce que toutes les deux expliquaient d’abord pourquoi elles nous étaient adressées et parce qu’ensuite elles fournissaient un bon nominatif  pour un retrait chez le pharmacien. L’une permettait de se voir délivrer le vaccin contre la grippe de l’année. L’autre permettait de se voir délivrer des comprimés d’iode stable de 65 mg permettant de saturer la glande thyroïde, à ne prendre, préciser la lettre, que sur instructions des autorités compétentes. Lassitude, fatigue passagère, petite déprime à l’approche de l’automne, effet indésirable des 200 mg de prégabaline avalés quotidiennement ? J’ignore les raisons de mon geste énervé. L’âge et savoir à présent que je suis de cette espèce de mammifères qui va parvenir à rendre impossible la survie des mammifères sur la planète Terre ont certainement quelque chose à voir avec mon refus brutal de me protéger contre la grippe de l’année et un éventuel prochain accident nucléaire. Les deux lettres et les deux bons de retrait nominatifs ont fini à la poubelle. Deux corvées de moins, supprimées d’un coup, d’un seul geste. Un peu de temps en plus pour songer au fatidique 27 septembre. C’est là, à ce moment là, que tout à basculer. Brusquement, il m’était impossible de penser à un quelconque mois de septembre. Plus de mémoire, plus de sons, plus d’images. Plus rien. Il n’y a jamais eu de septembre pour les enfants, les femmes, les hommes, les personnes non humaines qui hurlent à présent dans ma tête. Tous les humains et non-humains qui étaient à Hiroshima, le 6 août 1945, à Nagasaki  le 9 août 1945, à Tchernobyl, le 26 avril 1986, à Fukushima, le 11 mars 2011. À Pétaouchnok, un jour qui vient.

A propos de Ugo Pandolfi

Journalist and writer based in the island of Corsica (France) 42.40 N 09.30 E.

8 commentaires à propos de “Pétaouchnok, un jour fatidique”

  1. On demeure un peu KO après la lecture de ce texte, tellement juste et fin, peut être à cause des effets indésirables de l’activité humaine sur cette planète… et la chute terrible qui vient rejoindre pour une part mes propres textes… merci à vous Ugo…

  2. mais c’est là que je mesure que j’ai vraiment vieilli puisque la petite culpabilité qui fait que je finis presque toujours par me faire vacciner au printemps s’éveille un peu plus tôt, comme un refus de renoncer (il est vrai que j’avais déjà enfoui et oublié la lettre… et quand à l’iode suis juste un peu trop loin)

  3. Il faut aller jusqu’au bout de l’allée pour relever le courrier – oui, sans doute mais… que d’étranges résonances dans cette phrase !…

  4. 28 mars 1979, Three miles island (et ceux qu’on ne connaît pas et pourquoi les connaîtrait-on, donc ?) (Fessenheim, quand tu nous tiens) (brrr…)