#photofictions #04 | trois

Qu’est-ce qu’elle photographie, celle-là ? Elle veut ma photo ? Oui, on dirait. Pourtant le rideau me dérobe à son appareil fouineur. Elle en a après ma maison, on dirait. Fait-elle du repérage pour un éventuel cambriolage ? Quand on vit seule on finit pas gamberger. C’est normal. Il faut sortir, il me dit, le médecin, vous n’avez pas envie, forcez-vous. Ça ne se fait pas tout de même de photographie la maison des gens ? Si ? On a le droit ? Je sortirais bien pour lui dire ma façon de penser ? Ouvrir ma fenêtre d’un coup et l’interpeler. Ça la ferait sursauter. Surprendre la photographe et provoquer le mouvement involontaire qui lui gâchera sa photo, la rendra toute floue. Barrée au développement, on la lui rendrait. Est-ce que cela se fait encore ? Mais ce n’est même pas une photographe, c’est une touriste qui clique sur tout ce qui l’entoure, sans distinction. Il y en a d’autres, plus belles, plus affriolantes à immortaliser. Elle n’aura que la moitié de ma tête, l’autre est cachée par le rideau. La moitié de mon corps aussi, l’autre est en dessous du bord de la fenêtre. Heureusement que je me suis habillée ce matin et que je me suis coiffée.  C’est pour un repérage, j’en suis sûre, maintenant qu’elle photographie le nom de la rue. C’est lui qui a dû l’attirer. Rue des mines d’or. Qu’est-ce qu’elle croit trouver chez moi ? Ce n’est pas parce que mon mari a trouvé drôle de la nommer ainsi, notre maison… La Pépite, pour la plus petite de la rue, il trouvait ça drôle. Il y en a eu une plus loin qu’ils ont appelé Le Filon. Ils nous ont copiés, c’est sûr. C’est Roger qui a eu l’idée le premier.

S’il me fallait une photo en buste, je prendrais celle-là. Elle sur la plage après une baignade de fin septembre, la mer grise, le ciel gris, le sable terne, un filtre verdâtre, une harmonie en somme. Les rochers derrière elle, ceux qui bordent la cale qu’ils descendent avec leur tracteur et leur bateau à moteur sur remorque ou les trotteurs. Du noir et du vert-de-gris, ce serait pour le fond et au premier plan son maillot noir d’une texture dont on déduisait de suite qu’il avait coûté cher. La coupe emprisonnait parfaitement la poitrine qu’elle avait généreuse sans débordement pourtant. Et deux anneaux dorés sobres et élégants, malgré leur grandeur, en métal bosselés de forme carrée, pour attacher les bretelles. Le visage nu sans lunettes sous la lumière de la fin d’après-midi faisait comme une offrande. Même les rides autour des yeux s’étaient évanouies. La peau bronzée contrastait avec quelque chose d’émouvant dans le visage. À part le doré des attaches des bretelles, deux perles aux oreilles pour seule frivolité. Et tout autour du visage les cheveux avaient été tirés à part la frange fournie et raide d’une blancheur qui tranchait avec le reste. Qui le soulignait. Ce qu’elle aurait pensé si j’avais pris cette photo ? Que j’étais amoureux ou que j’étais en train de m’éprendre d’elle. La photo parfaite, capable de capter tout ce que je viens de décrire, qui à elle seule aurait apporté de l’eau au moulin d’elle imaginant que j’étais subjugué. Mais je n’étais pas photographe. Ni amoureux. Je voulais juste saisir l’insaisissable, son grand corps musclé, qui malgré son âge faisait encore tout en force, comme un cheval puissant que le cavalier ne ménage pas, qui s’était immobilisé un court instant et s’était assis à même le sable.

Les trois règles, dos, tête, épaules, quand c’est trop long, elle se les répète. Ça l’aide à tenir. À faire passer le temps. Ça occupe son esprit. Derrière le masque du sourire. Mais ces mois-ci, il faut le retenir. Il ne faut pas se tromper de cérémonie. Pleurer un peu pour émouvoir ceux qui la regardent, c’est bon pour la popularité. Mais elle n’en peut plus de pleurer ou de faire semblant. Au début c’est facile, l’émotion on la sent. On peut même la retrouver facilement quand la musique est bonne. Elle aide. Surtout dans une cathédrale. Mais afficher une mine de circonstance pour des obsèques qui durent trois mois, les trois règles ne suffisent plus. C’est pour cela qu’elle a la bouche de travers sur cette photo. Ça ne lui arrive jamais. Tout le monde dit qu’elle est photogénique. Aucune photo ratée. À cause des trois règles surtout, mais c’est son secret. Toujours dos, tête, épaules. Un instant d’inattention et le cliché est pris, publié, posté. Les trois règles insuffisantes. Tout a beau avoir été étudié, la bouche légèrement rosée, les paupières maquillées de bleu pour faire ressortir la beauté de ses yeux, la robe noire, chic et sobre, avec sur le revers gauche une broche en diamants sertis d’or blanc bien sûr, l’or jaune pour un enterrement aurait été une faute de goût, pour le cou, ça va, à cause des trois règles, il commence à accuser le plissage du temps, il faut se méfier, dos, tête, épaule, le menton se tient bien aussi, les cheveux tirés et une coiffe à voilette qui ne recouvre que légèrement les yeux. Mais sur celle-ci, elle a la bouche tordue ! De travers. Tant d’efforts pour rien. Elle essaie de se souvenir. Qu’est-ce qui lui a fait pincer ses lèvres ainsi et tirer toute sa bouche sur le côté de William ? Se sont-ils heurtés en sortant de la cathédrale ? Lequel était légèrement devant l’autre ? Ils interprèteront sa moue ? Ils diront qu’elle a l’air agacée. Bien sûr qu’elle l’était, agacée, avec les deux derrière qui n’arrêtaient pas de se tenir la main, comme s’ils craignaient qu’on les sépare, comme s’ils étaient des agneaux marchant au sacrifice. Après tout ce qu’on avait fait pour eux, les passe-droits, les entorses au protocole, leur façon de traiter les domestiques et l’énergie qu’il fallait pour que rien ne fuite. Oui, elle était agacée, oui, la photo était ratée. Elle s’en veut comme d’un travail mal fait.

Les trois règles : se tenir droite, la tête jamais vers le bas ou vers le haut, les épaules basses.

A propos de Anne Dejardin

Pas sortie de l’enfance après 59,99999... ans (mise à jour +2) / mais j’ai bon espoir Pas perdu l’accent de mes origines / mais j’ai bon espoir Pas fait grand-chose de ma vie, à part deux enfants et deux livres / mais j’ai bon espoir Formée à Aleph, anime depuis 15 ans un atelier d’écriture mensuel avec des mots adultes qui ne sont pas toujours les miens / mais j’ai bon espoir Créé un blog pour vendre « La vie en face... ne vous déplaise », qui ne cartonne pas vraiment / mais j’ai bon espoir Écrit un livre sur le bonheur et n’y ai pas compris grand-chose / mais j’ai bon espoir Tenté de composer une bio pour sortir du confort de l’anonymat / mais j’ai peu d’espoir d’avoir réussi mon coup

12 commentaires à propos de “#photofictions #04 | trois”

  1. On est tout de suite en complicité avec tes voix intérieures. Regard du photographe et parole de la personne photographiée glissent facilement, tissent leur récit. J’aime cette position (non du tireur couché) mais du narrateur invisible ! Bonnes prochaines photofictions 🙂

  2. trois femmes bien sûr !
    et bien sûr tu ne poses pas ton regard n’importe où, tu choisis une marche à suivre et tu t’y tiens, du coup le texte tient lui aussi
    ah ah ce petit côté Sarraute, ce côté pincé (pour la 1 et la 3, drôle et glacé)
    ma petite préférence pour la 2, plus “romantique” et fort bien écrite…

  3. Les voilà les trois, vues se sachant vues, et ce qu’elles contrôlent, et ce qu’elles laissent passer,
    La première est au coeur de pas mal de fiction, on continuerai bien avec les deux photographe / sujet, et ce qui voit qui qui installe un suspens.
    Les deux autres en inverse l’une de l’autre, naturelle chic contre chic pas naturelle ! Ah les femmes et l’image… On en ferait des livres !

  4. dans texte 1 : belle exploitation du droit à l’image !
    dans texte 2 : art de la préparation d’une mise en scène photographique et des réflexions suscitées
    dans 3 : quel rythme. et cette bouche tordue, incongruité et révélation.
    on n’a qu’à bien se tenir !
    3 beaux textes Anne

  5. C’est vraiment étonnant, le regard porté sur l’objectif qui rôde capte et surprend malignement, puis recensement en soi de ce qui est à convoquer pour organiser son image, l’image à composer en soi pour ne pas être saisie dans le désordre, dans un champ de bataille, et le dernier texte très fort qui rassemble l’effort de tout un corps pour fabriquer le visage à donner, et soudain l’inadvertance qui défigure… Bravo Anne !!

  6. “elle en a après ma maison celle-là” l’autre jour la furibarde : et vous faites quoi là au juste me dit la mère de famille rouge cerise ( c’était rue pas rue des mines d’or mais de l’Ermitage sans Modiano ce jour-là) je voulais pas lui voler sa tronche à la dame juste ses ballons d’anniversaire qui faisaient fête au seuil… j’aime ta voix Anne Kate elle gronde bien
    Tu l’as sacrément bien prise cette photographie d’elle avec tes mots sans appareil et le paysage vit avec elle…
    Merci pour les trois règles et les trois textes Anne

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