servir

Servir

et bien sûr il n’a pas su – et sans doute l’ignore-t-il encore — qu’il était filmé (comment s’en serait-il aperçu d’ailleurs dans la cohue l’agitation tout ce boucan autour dedans profond à l’intérieur du crâne à secouer pilonner trépaner les molaires jusqu’à la racine, ça explosait détonnait soufflait vibrait beuglait (un dragon transpercé de lances et de flèches, dégueulant de flammes de souffles irritants de reptations gluantes et de secousses interminables), et la fumée des lacrymos, putain toute cette fumée, même avec l’entraînement, à cracher sa gueule se déchirer les yeux, malgré la visière et les lunettes mal ajustées – impossible de se rendre compte de ça et même de quoi que ce soit – (pas comme aujourd’hui au même endroit c’est certain, sans même aller voir, il n’y a pas un chat, rien, nada, ville morte, une saignée de rues vides sans même une ébauche de soubresaut, une araignée sèche et inerte entre ses griffes de pattes maigres et nues), et même si la vidéo ne permet pas d’identifier précisément le quartier, la rue, la ville, on sait d’instinct que ça se passe dans la capitale, oui, la capitale c’est tout, c’est toujours là-bas qu’on filme un max, au moins au début, là-bas le plus d’images enfilées en boucles stupides aux infos de la télé, (celles qu’il écoutait dans le petit salon morne usé et surchauffé, sans vraiment trop s’intéresser, gamin, en rêvant de n’importe quoi, la grande ville des cinémas des magasins, n’importe quel plus loin d’ailleurs d’air frais et de moindre ennui, pas comme chez lui avec tous les peigne-cul et les racailles de cette foutue province ouvrière abandonnée, mi-campagne, mi-bourg, tout ce poids d’immobile empesé à l’éternel carillon de midi, la ronde de rien en chiffres romains sous le clocher de l’église – les courses du samedi à l’Auchan d’à côté, son parking grillé de caisses identiques et de chariots cabossés à roue déglingue, part de traviole, putain l’ennui goudron collé aux pieds, et pas bien loin plus en roulant vers la ville les crassiers à l’abandon, les potences des chevalements, les usines tristes aux vitres pétées entre leurs malingres croix de rouille, comme des cartes de fin de France – pas celles des draps, celles des terminus du rêve, allées minables du quartier des polonais venus naguère récurer la mine, pendus aux plafonds certains, in memoriam l’armée silencieuse des frusques sans visages, épaissies de poussière grasse ) ; toutes les chaînes d’infos aujourd’hui avec lui partout, gesticulant, menaçant, dans son uniforme anti-émeute, le même petit bonhomme dupliqué à l’infini, sans âge et sans traits, même c’est surprenant un peu ridicule et fluet, dégingandé sous la carapace, une tortue famélique et paumée, un échappé malingre d’on ne sait où, casqué et hurlant, lui, qui avance avance sans fin en vociférant, entre haine et terreur, comme dans son cauchemar, c’est la ville du gouvernement forcément, puisque c’est là-bas qu’ils se donnaient rendez-vous tous les samedis, pour sentir leur force et leur nombre, et l’exhiber, crier et brandir les pancartes comme des haches ou des piques, pauvres connards, des moins que riens, des glandeurs comme ceux laissés au pays, les piliers de bar, les dealers ratés d’expédients, vivotent à la petite semaine, font les rats de cave, piquent des roues de bagnoles hissées sur parpaings en rien de temps, les mêmes maintenant brûlent et bastonnent en riant les pantins d’effigies, là qu’on l’a convoyé avec le régiment, les treize kilos d’équipement, depuis le casernement de province, disant martial ça y est, l’heure enfin venue, les mois d’entraînement terminés, aujourd’hui c’est le bon, servir !- l’ordre le pays, niquer l’ordure, grand nettoyage ; trouble et chaviré derrière la visière maculée le pays, comme souffler sur la vitre en hiver, le voile qui disparaît en laissant repousser à toute allure la vieille façade morne derrière le flou, (et on sait aussi qu’aujourd’hui, là-bas comme partout, c’est le même grand vide, le même désert sans rien et sans écho ou parfois juste une sirène, inattendu ce décor impavide de sans humains), pire que ce que la foule nassée agglutinée et compressée dans la rue, les gens à moitié planqués derrière leurs fenêtres, coincés dans les encoignures de porte, pire que tout ce qu’ils avaient pu espérer en souhaitant nom de dieu enfin un peu de calme, qu’on en finisse, qu’on leur foute définitivement la paix (avec en prime certains crachaient à leurs boucliers anonymes de forces de l’ordre des trucs à la con, des on veut et on vaut mieux que survivre, comme si ça se donnait sans aller le gagner, comme si ça poussait sur le laisser-aller et sur l’ordure !) l’extinction des cris et des batailles de sauvages, la dissolution du mélange détonnant des casseurs des insultes des empoignades, des coups après les chants et les slogans, l’effacement de ceux tabassés derrière les haies de silhouettes et de bottes, (sûr qu’ils auraient pas imaginé quand même jusqu’à ce silence d’aujourd’hui, un de mort comme on dit quand viennent plus les mots de la terreur ultime), mais lui non plus ne sait rien de tout ça dans son écran de télé aux infos, ou sur la vidéo de l’écran plus petit de l’ordi, il fouette l’air de sa matraque il a oublié c’est sûr les consignes, rester avec les gars de la compagnie, faire bloc et masse, c’est arrivé comme un coup de fouet une grande poussée qui le soulève, l’entraîne comme on coule à pic, visage tourné vers l’invisible qui le filme avec son téléphone et qu’il poursuit d’une rage folle, qu’il pourrait tuer avec toutes les lentes heures de merde dans ce quartier pourri des polonais en bord de la vraie vie, il avance avance derrière les moulinets du tonfa, on voit bien les images à la télé il est téléguidé, dans le cauchemar il hurle il hurle en boucle « dégagez sales terroristes dégagez ».

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