L#10 Une si belle journée de septembre

C’est une très belle journée de septembre. Il a décidé de faire un petit tour dans Paris. Boulevard Saint-Antoine, il y a un attroupement devant l’école d’Eugénie, femme de napoléon III. Il a du mal à passer, des femmes monopolisent le trottoir, font blocus, un véritable mur de corps bronzés habillés comme en juillet alors qu’on est déjà en septembre. Il est 16H30, c’est le premier jour d’école, il avait oublié l’effervescence de la rentrée des classes. Le brouhaha, les cris de joie d’annoncer qu’on est dans la même classe que ses meilleurs copains, les cris de rage d’avoir Mr Règle comme instit, ce salaud qui colle ses lunettes au milieu de son front quand il vous interroge au tableau et donne toujours des interros surprises. Il avait oublié cette libération après les heures interminables assis dans sa nouvelle classe, la découverte de l’emploi du temps, la fiche à remplir, nom, prénom, adresse, profession des parents, nombre de frères et sœurs, activités extrascolaires, centres d’intérêt. Il n’essaie plus d’avancer, renonce à traverser cet océan de de regards attentionnés et de bras maternels accueillants. Il y a de ça 20 ans, à l’école primaire Victor Hugo d’Epinay sur Seine, il aurait donné sa collection entière de cartes Pokémon pour être comme son copain Théo, pour apercevoir le sourire de sa mère à la sortie du premier jour de classe, au milieu des visages inconnus des autres mères, pour dévorer le pain au chocolat croustillant tout frais sorti de la boulangerie, bien caché dans son sac de papier blanc, pour avoir les mains grasses, les essuyer sur son bas de jogging en laissant des traces luisantes. Les miettes du feuilletage du pain au chocolat de la rentrée des classes collées aux doigts, ça serait devenu sa petite madeleine de Proust à lui. Mais ça ne risquait pas lui arriver, en fait de réminiscence séquence émotion, il avait la sensation d’avoir l’estomac dans les talons, d’espérer les partages de goûters spontanés et généreux de ses camarades de classe ou de capter les goûters de ceux qu’il n’aimait pas en cachette des surveillants qui de toute façon n’en avaient  rien à cirer. Pas de sourire, pas de pain au chocolat, pas de brique de jus avec une paille collée sur le côté, qui avait du mal à percer l’orifice argenté et se contorsionnait entre les doigts glissants de graisse. « Tu vas pas me faire une pendule parce que j’ai pas pris ma journée non ? Je travaille moi, j’ai autre chose à faire qu’à venir attendre Monsieur ! » C’est ce que sa mère a dit le jour où il a eu l’audace de se plaindre de son absence. Il n’a jamais recommencé, il en a pris son parti, comme du reste. Il n’avait pas le droit d’être malade. « Je te préviens tu arrêtes ta comédie tout de suite, tu avales ce Doliprane et tu files à l’école. Dépêche toi ! Tu vas me mettre en retard ! » Il se souvient même d’un matin où il est parti en cours avec son pantalon de pyjama.«  Toujours les deux pieds dans le même sabot ! Ca t’apprendra à être prêt à temps !». L’enfance c’est une longue, interminable, infinie accumulations de petites déceptions, d’attentes déçues, de micro-drames, de non-événements qui font discrètement monter les larmes aux yeux, comme maintenant devant cette foutue école primaire. Son meilleur copain Théo râlait après sa mère, Ludo et Paul aussi, les inconscients, ils auraient voulu rentrer tous seuls de l’école, comme lui. Il entend encore leur rengaine envieuse « T’as du pot,  ta mère travaille, elle est jamais à la maison. La chance de manger à la cantine, de rester au centre aéré le soir et le mercredi toute la journée. » Il y a des plus chanceux que d’autres. C’est la loterie, comme disent les philosophes de comptoir. C’est une question de point de vue, il dirait. L’avantage des larmes qui montent aux yeux et qu’on refoule pour ne pas attirer le courroux des Dieux et Déesses, c’est qu’ils ne s’en aperçoivent même pas. Le bonjour à la va-vite en pensant à autre chose, sans bisou, sans caresse dans les cheveux encore emmêlés de sommeil, l’absence de câlin du soir, qui va généralement avec le zapping de l’histoire préférée, tout ça lui tord  les intestins. Hypnotisé par le spectacle des écoliers s’échappant du large portail ouvert et s’élançant vers le giron maternel aperçu dans la foule, il a soudain mal au bide, une fulgurance, un poing d’acier qui lui fouaille les entrailles. Les joues de son pote Théo, couvert de bisous bien sonores et rempli de tartines de confitures semblent flotter dans le ciel bleu, petits nuages rebondis virevoltant au grès du vent. Il était souvent invité le samedi chez Théo, sa mère préparait des bolos ou des carbos et un brownie au chocolat. Il s’en lèche encore les doigts, l’odeur de cacao, l’onctuosité du coulant noir, le croquant des cerneaux de noix. A la maison son assiette était remplie, oui, à raz-bord, on va pas faire pleurer Margot dans les chaumières. Mais remplie de merdes surgelées ou de menus à neuf euros cinquante, plus le paquet de chips aux crevettes offert, achetés en passant au chinois du coin. Il adorait ces chips sur lesquelles la langue collait, se mettait à pétiller, prise au piège, aspirée, on savait plus qui mangeait qui. Les chips dévorant la langue, ou l’inverse.  Nems au poulet avec Bœuf à la citronnelle et son riz cantonais ou Porc sauce aigre douce et son riz gluant, réchauffés au micro-onde dans une barquette en plastique toxique et mangés en se brûlant la trachée, et même les intestins parait-il. Non seulement vous bouffez mal mais en plus vous devenez stérile à cause des perturbateurs endocriniens. A la maternelle, déjà Victor Hugo déjà Epinay-Sur-Seine, il a désespérément cherché sa mère, à la sortie des classes, le jour de la rentrée, au milieu des dizaines de bonnes femmes agglutinées derrière les barrières métalliques, ambiance groupies à un concert de rock. Il y a cru jusqu’au CP. Il était habitué à être le dernier assis sur le petit banc à attendre l’heure des mamans. « Ta mère exagère, elle est encore en retard » beuglait  l’ATSEM, sommée d’attendre pour ne pas laisser un gamin tout seul devant les portes fermées, il en va de la responsabilité du chef d’établissement scolaire. Noyé au milieu des retrouvailles émues, des sacs à dos tout neufs et des goûters, la colère plante ses dents acérées dans ses pensées, bien décidée à déchirer son cerveau, à scalper ses idées. “L’enfance n’est pas un vert paradis. Ni bleu, ni rouge, ni jaune. Pas un paradis tout court. Pourquoi vert d’abord ? Cette couleur qui porte malheur sur scène, suinte la campagne, le calme, les petits oiseaux, l’armée camouflée, l’herbe, les feux. L’enfance n’est pas non plus noire comme les enfers, à part pour les malchanceux qui meurent sous les coups de leur beau-père ou font les délices d’un abuseur ami de la famille/père/oncle/mari de la nounou, voisin. Bon moi j’ai eu de la chatte, je suis arrivé à l’âge adulte sans jamais me faire  violer. C’est pas dit que ça m’arrivera jamais. D’ailleurs jusqu’à quel âge c’est un traumatisme irréversible de se faire violer ? A partir de quand on souffre plus, ou moins ? Est-ce qu’il vaut mieux ne pas avoir encore de mots à mettre dessus, enfouir l’horreur dans le puit de l’amnésie infantile  ? Est-ce qu’on est moins démuni à l’adolescence ? Vous rigolez mais c’est important de se poser ce genre de questions. C’est important pour les enfants. Moi je me pose toutes sortes de questions, des belles, des moches, des déplacées, des inutiles, des essentielles, existentielles, torrentielles, superficielles, des courtes et des longues, des simples et des compliquées, des questions idiotes, des qu’on ne doit jamais poser. Je me passe à la question 24 heures sur 24. Sans doute parce que personne n’y a jamais répondu. Cette question du viol, je me suis toujours demandé si ma mère n’avait pas été abusée quand elle était petite. Une telle détestation de son père… Même moi je ne lui arrive pas à la cheville.” Maintenant il est seul devant le portail fermé, la marmaille et ses génitrices méritantes, décorées de la médaille de la bonne mère de famille se sont  éparpillées sans qu’il les entendent. Depuis combien de temps il est là ? Va savoir. Il aurait dû arracher le pain au chocolat des mains d’un des nains et partir en courant. Vol à l’arraché de viennoiserie, ça va pas chercher loin. Pour connaître enfin le goût merveilleux du pain au chocolat apporté à la sortie du premier jour d’école par maman. Mais ça n’aurait servi à rien, il est trop tard, trop tard pour lui, trop tard pour elle, trop tard pour tout. 

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