verrière et colombier

Uwe Jelting (Unsplash)

Je ne faisais pas grand-chose de ma vie sinon étudier les sciences naturelles tout en observant au fond de moi une envie d’écrire sans rien savoir de l’écriture. Je venais de lire un roman en quatre tomes qui m’avait fascinée, une fresque alexandrine pareille à une symphonie, quand j’apprends que son auteur était installé près d’ici — j’imaginais sans doute ressentir à son contact quelque chose de singulier qui me pousserait à m’engager dans la fissure. Je décide de lui rendre visite. Je me rends dans son village, déniche sa maison à l’écart. Vieilles pierres, pigeonnier, jardin ténébreux. La grille grince à la pousser et je sonne en serrant dans mes mains ma bouteille de vin. Il ne doit pas aimer être dérangé, je ne connais presque rien de son œuvre. Je suis au bord de renoncer, et puis la porte s’ouvre. Je le reconnais pour avoir vu des portraits : petit de taille, visage rond jovial, on se regarde, on ne trouve rien à dire, il me tend la main, je lui tends ma bouteille de vin.

– C’est gentil çà.

– On m’a dit que vous…

J’ai oublié le moment où j’ai pénétré l’habitation à sa suite. J’aurais voulu lui dire que j’étais gênée de forcer sa porte, que je ne voulais pas l’ennuyer, mais quelque chose me murmurait que ce n’était pas la peine. Je le trouvais âgé, haut du dos un peu voûté, tout simple dans ses vêtements de campagne — il se fichait de son apparence. Il était dans ses dernières années de vie, je m’en rends compte maintenant. Il avait déjà beaucoup perdu, il se sentait extrêmement seul. Il m’avait conduite dans une pièce bordée d’une verrière et la lumière d’hiver nous inondait. On flottait dans ce grand jour et les poussières flottaient autour de nous. J’avais désigné du doigt la tourelle en pierre dans le touffu des arbres.

– Plus de colombes mais des oiseaux de nuit.  

Je m’étais assise sur un divan affaissé. Je regardais son visage, sa tenue, la tache sur le plastron de son pull en jacquard vert et gris. Lui s’était installé à califourchon sur une chaise, il préférait sans doute, et il appuyait son menton sur ses mains posées sur le dossier. Quelque chose d’enfantin dans sa posture qui contrastait avec la fatigue générale du corps, le relâchement des joues, la tristesse du regard. Ça me touchait. Et ce monde d’objets autour de lui, désuet, ancien, tapis élimés, fauteuils sans couleur.

– Tout s’oxyde à vieillir. L’humidité.

Là-dessus il avait ouvert la bouteille de vin et il avait posé ses lunettes sur la table. Il s’amusait sans doute qu’une jeune fille sonne à sa porte — non mais quel intérêt pour elle de rencontrer un homme fini ? Il m’avait interrogée sur mes études et mes essais d’écriture. Tout ça n’avait aucune importance. Il y avait surtout que ma présence l’enlevait à sa solitude pour une paire d’heures et ravivait dans ses veines des images douces et riantes. Souvent il regardait le ciel et le colombier devenu repaire à hiboux.

– Je les entends la nuit. 

Ce qui signifiait qu’il dormait peu, préférait l’insomnie au cauchemar, pensait à ses anciennes amours et à ses morts, luttait contre les spectres qu’avait semés en lui son aventure. Je voyais qu’il avait du mal à respirer. Le temps avait diminué ses forces et fait de ses poumons des amas noueux et douloureux. Je fixais la vilaine tache imprégnée dans la laine qui prenait des proportions démesurées, puis le vin qui chatoyait, puis les hautes parois de la verrière. On y devinait des veinules, des nodules, des éclats, des brisures sur lesquels la lumière bondissait avant de se disperser dans l’espace. Chaque panneau ressemblait à une constellation, comme un présage de sa propre disparition.

– Le plus difficile c’est l’absence. 

À cheval sur sa chaise, il avait dit cela après un long silence, toute la lumière de l’Inde, des îles grecques et de l’Égypte réunies, et aussi celle de l’hiver du Languedoc où il demeurait désormais, impuissantes à compenser la disparition des corps aimés. Il n’y avait pas de salut. Il était venu s’échouer là comme parvenu au bout de sa route, la maison du colombier pareille à une plage inconnue, à une marge farouche qu’il apprivoisait et arpentait en silence. De toute façon le monde l’avait déjà oublié, il publiait si peu. Chaque jour il attendait le passage de Marthe ou Alice qui venait pour le ménage et apportait les courses. Il travaillait, passait quelques coups de fil. Le soir il se remémorait les chansons qu’il chantait à sa fille quand elle était petite  — il lui avait donné un prénom de poétesse. Il était au bord de la perdre elle aussi. Le processus était irréversible, les transformations opéraient sur le corps, sur la peau, sur les circuits du cerveau qui réagissaient comme des images photographiques trop exposées à la lumière, en voie de désagrégation. Les mémoires s’effaçaient sauf les douleurs qui s’avivaient pour peu qu’on y posât le doigt.

On avait vidé nos verres. Il ne voyait plus que mes cheveux qui le rappelaient à la douceur. Sa vie à lui était derrière. Bientôt les îles arides et les basses terres seraient noyées. J’étais encore un peu jeune pour comprendre ce qu’il pouvait ressentir dans cette phase du repli où la force s’émousse et l’esprit se détache, l’intensité particulière de certains instants suspendus, dans la lenteur, ce désert blanc, ce continent inaccessible. Je l’ai embrassé au moment de partir. On ne se reverrait jamais.

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

2 commentaires à propos de “verrière et colombier”

  1. C’est absolument sublime, ton texte, Françoise. Je suis scotchée. Comme ta description de sa vie à cette période si particulière semble authentique et quelle profondeur et aussi la verrière en arrière-fond. Waouw waouw waouw. Tout sonne juste du début à la fin. Le ton un peu désinvolte du début et l’ensemble hyper touchant avec ces 2 personnages. Grand merci. Un vrai plaisir. Lu et relu.

  2. chère Anne, merci pour ta sincérité dans la transmission de ton émotion, ça me touche à mon tour tellement…
    En fait il n’y avait pas encore eu d’échos sur ce texte depuis sa publication, mais nous sommes nombreux et nous ne parvenons pas à tout lire, rien de plus normal, alors ça me touche encore plus.
    Pour la petite histoire, je me suis inspirée d’un moment bien réel, j’ai été le dénicher je ne sais comment car je n’y pensais pas du tout au début en écoutant la proposition d’atelier… et puis cet écrivain (célèbre) a refait surface dans ma mémoire, cette rencontre au culot il y a longtemps maintenant…
    Génial comment on peut faire revivre tout ça alors que c’était enfoui. Une merveille que ces ateliers et ses participants…
    Merci merci, Anne…

Laisser un commentaire