La Blancarde / Arenc Le Silo

Je suis assise côté gauche et je m’appuie contre la vitre du tramway. Dans cet état où j’avance je cherche une distraction. Je tourne la tête. « Regarde ma main ! » La petite fille s’adresse à son père. L’homme est jeune, courte barbe, les yeux bleus cheveux noirs. Direction Arenc Le Silo. Ils sont comme moi dans le tramway marseillais, la ligne 2, La Blancarde >>> Arenc Le Silo. Une voix numérique annonce « Prochain arrêt Belsunce Alcazar ». Il est 14 heures 20. Dans la poussette les pieds chaussés de rouge s’agitent. Ils sont dans l’impatience d’arriver bientôt. La fille est déjà grande, elle n’a plus l’âge de voyager en poussette. On la prend quand même, c’est plus pratique. Elle s’y assoit. Ils vont chez la mère, un week-end sur deux, jusqu’au lundi après l’école. Mais aujourd’hui elle n’y est pas allée, à l’école. Elle a préféré rester avec son père. Ce même trajet tous les quinze jours. « Sadi Carnot ». Les portes du tramway s’ouvrent. Un homme monte, passe devant la poussette et se tient à une poignée du plafond. « Regarde ma main » sont les seuls mots que j’ai compris. Les autres mots prononcés sont dans une autre langue que je ne comprends pas, qui m’est étrangère. Mais je reconnais ce pantalon en jersey souple pat’ d’éph. Le tissu de velours miroite. Ça suffit à la petite pour danser princesse. La petite fille a aussi choisi le blouson rose avec la capuche bordée de fourrure. Ça lui chatouille le visage. Elle s’agite. Elle tient ses jambes par-dessus le harnais qui dans une utilisation normale retiendrait l’enfant. « Prochain arrêt République Dames » (dames au pluriel comme dans « WC pour dames », « Toilettes dames »). Il est 14 heures 24. Je suis montée dans le tram à la station Canebière Garibaldi. Peut-être bien que l’homme y soit monté aussi. Il a calé la poussette le long de la barre d’appui côté droit. Il habite le quartier. Ou bien il avait auparavant emprunté la ligne 1 du tramway ou la ligne 2 du métro. Plusieurs correspondances pour les mener encore loin. A la station Belsunce Alcazar la ligne du T2 et du T3 suivent le même trajet jusqu’au terminus. Peut-être l’homme et la poussette sont-ils montés avant la station Canebière Garibaldi. A la station Réformés Canebière. Dans ce cas, ils venaient d’une correspondance avec la ligne 1 du métro. Ou à Belsunce Alcazar, correspondance avec le T3. Oui mais alors ils seraient restés dans le T3 qui va au même endroit. A Arenc Le Silo. A moins que quelqu’un ou quelque chose les aient importunés. Ils n’ont pas pris le métro à Canebière Capucins. Ils ne le prendront pas non plus à Joliette. Quoique. Le tramway est plus facile à prendre avec une poussette que le métro. La poussette, c’est celle du petit frère qui est resté avec la maman. Ou bien c’est la poussette que l’on va prêter au petit cousin Yacine. Il a l’âge de s’y asseoir à présent, il tient assis et sa tête. Bien ficelé il ne tombera pas. Juste une derrière fois Papa je m’assois dedans ma poussette. Mais je ne comprends pas quand elle parle. Elle ne parle pas ma langue et je ne saisis pas un traître mot de la sienne. Elle est tranquille, elle est d’accord, ça l’amuse de prendre le tramway assise dans la poussette « du bébé ». La prochaine fois, elle aura le droit de voyager sur un grand fauteuil comme la dame. L’homme ne cesse de regarder son téléphone portable. Il écoute sa fille distraitement et lui répond de manière évasive. C’est la première fois qu’il vient à Marseille. Il est arrivé ici par hasard. Avec sa fille et une poussette : c’est tout ce qui lui reste. J’entends vaguement la voix numérique annoncer l’arrêt Joliette. Je bondis de mon siège. A observer ce petit couple, j’en aurais oublié de descendre. L’homme va s’asseoir à ma place. Jusqu’au terminus il voyagera assis. Il a bloqué le frein de la poussette. Il regarde sa fille. Et dans son regard, il voit les yeux de la mère. Disparue.

A propos de Cécile Marmonnier

A moins de cinquante ans, naît le 29 juin 2015, pendant la nuit qui n'en fut pas une. Depuis, vit plusieurs vies en une : vie de livres et de copies, vie de classe et de plein champ, vie de tracteurs et de moissons, vie de mère et de veuve, vie d'amour et d'eau fraîche, et depuis toujours, vie de lectures (beaucoup) et d'écriture (un peu). L'Atelier d'été 2019 de François Bon inaugure une année sabbatique pour voyager au cœur des mots et de la langue poussée. De manière stupide, a deux comptes Facebook qui répondent tous les deux au patronyme de Sotta (Cécile Sotta).

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