Je ne t’ai jamais vue dormir

Il y aura donc une dernière fois et on ne le saura qu’après. Il y aura une dernière fois et plus rien ne viendra contraindre le roman de la mémoire ; le sable ne sera plus que souvenir, l’oubli régnera au hasard. Je te verrai à nouveau en moi. Je te regarderai si proche, j’en viendrais à penser qu’il n’y a rien eu ou presque, les larmes rares seront pour l’oblation. Je t’aurais vu pour de bon. Je t’aurai vu pour la dernière fois.

*

Tes lèvres tout de suite, les yeux fermés.

Découpée sur le mur, ton regard fluctue, tu ne sais que faire.

Tu disparais quand tu baisses la tête sur moi.

Aveugles ensemble au froid enlacés et regards portés dans deux directions opposées.

Mes mains parcourant front, menton, cou, lèvres, retardant le baiser.

Te regardant, je ne vois plus rien.

Palpant tes joues, ta fièvre.

Rien d’autre que les mains, là tu es.

*

Et maintenant dans la nuit ni dans la chambre sans image, nuit en moi, allongé sur le lit, les yeux ouverts, je ne vois pas le plafond que je pourrais toucher d’une main ouverte à l’extrémité d’un bras tendu, les yeux restent, je convoque les images de toi.

La main devant toi, posé sur ta peau et le regard comme de biais, les cheveux ramassés, gonflés de sel.

Une seule ligne, celle du contour, tu n’es que profil, les yeux vers le coin de l’image.

Tu fais la folle, lèvres écarquillées, yeux fixes, cheveux en cascade. Je suis aveugle à la beauté.

Il y a des milliers de jours entre cet instant de toi et moi, et autant entre toi et elle, je ne saurais que lui dire, elle m’ignorerait, je ne la verrais pas.

Seulement un fragment d’œil, et le reste de ton visage est blanc, lisse absent au sourire figé à côté du puits de l’objectif.

Ta main posée sur les yeux, appuyée vers le front et hors de vue ton sourire qui n’est pas beau mais de bonheur.

Dans le bougé. Les boucles entremêlées des cheveux forment jungle couvrant le front, le haut du nez, les lèvres serrées, seules pour la hauteur, le dépit, le retrait, et le grain de la peau où l’ocre sombre et le blanc cassé inventent le violet.

Tes cheveux sont lisses, aplatis, tes yeux immobiles vers l’œil ou son absence, ta peau d’ivoire à la lumière en chute, au milieu des sculptures tu en deviens une.

Tes mains sur les tempes tirent ta peau en arrière, tes yeux se font amandes, tu deviens masque, si les coudes lâchent, ta tête tombe sur la table. Ton visage s’écrase.

Tu serais à la neige, les yeux clos, la tête légèrement élevée vers le ciel pour accueillir les flocons. Tes cheveux seraient libres. Tu n’aurais plus de masque. Ce serait un passé lointain mais sauvé de la jeunesse.

Un cou qui commencerait très bas et qui paré d’une mèche, vis d’un escalier noir, rejoindrait les lèvres, l’oreille et se perdrait dans la chevelure ramassée, enlacée avec elle-même. Tes lèvres taisent. Chacun des yeux est caché presque et ton regard est opposé à un objet vaste et lointain. Il y a beaucoup de temps, celui de la fierté et de la sauvagerie des deux lointains en toi mêlées que tu portes en équilibre.

Beaucoup de lumière est passée et a tout affaibli. Elle t’a éloigné. Ce sont les plis sombres de la manche, si nombreux et serrés qu’on dirait des diverticules et au toucher du velours. Ta gorge est découverte, plate comme une longue langue glissée. A l’intérieur de toi, tu es immobile. Tu t’es retirée, reste la beauté et qu’est-ce qui s’effondrera d’abord ?

Axe oblique coupant le visage, à peine de lèvres. Un seul œil mais déjà la déclivité ou niche l’autre. C’est une porte blanche qui te dissimule et ton regard ne va pas vers celui qui regarde amis vers l’en-dessous. Que regardes-tu de celui qui te regarde ?

Ta peau lisse et sans ombre comme si tu n’étais que ce regard tombé et fasciné.

A la place de la pupille, le moyeu d’une cassette et le ruban enroulé comme iris, il n’en faut pas plus pour que tu sois autre, le sourire défait, le tendu du cou raidi devenu banderille, la chambre paysage, l’autre œil perdu d’être seul – et quel amour es-tu ?

*

– Vous l’avez vue ?
– Bien sûr. Des milliers de voix éparpillées sur plusieurs années.
– Ce jour-là, vous l’avez vue ?
– Oui, je me souviens de l’ombre autour d’elle.
– Était-elle comme les autres jours ?
– Elle portait des chaussures nouvelles. Enfin, des chaussures que je ne lui avais jamais vues jamais, cela détonait et puis cela m’a marqué, moi aussi, qui suis si peu excentrique ou au moins dans mes apparences extérieures. J’avais il y a longtemps acheté des chaussures jaunes au bord de l’océan.
– Votre vie ne nous intéresse pas. Le poète, le vieil océan non plus.
– Des chaussures cela dit beaucoup, si j’arrive à travers les mots, je pourrais vous dire vous en dire beaucoup sur les pieds et sur un pas.
– L’avez-vous regardée ? Ses joues, son menton, ses rides, ses dents ?
– Il y avait comme un trouble sur sa peau, pas la rougeur du froid, ni celle des règles, ni le bouillonnement de la colère tenue en bride, ni la vague de sang du plaisir au bord de pécipiter.
– À quel moment vous êtes-vous approché d’elle ?
– J’étais attiré par elle. Comme toujours, je n’ai pas bougé, en approchant, je l’aurais perdue de vue, noyé dans des détails, stupidement fasciné par la cicatrice d’un bouton, d’une ride à la racine du nez.
– Vous aviez peur d’elle ?
– Je vis dans la peur.
– Votre plus grande peur, je suppose.
– J’imagine de la perdre en me perdant en elle.
– Avait-elle peur de vous ?
– S’il y avait de la peur en elle, elle était vaste et sans objet, rayonnant du parking où nous tenions aux alentours d’une heure vers le passé et l’avenir.
– Vous a-t-elle parlé ?
– Oui et je lui ai répondu.
– Des mots d’amour ? Des disputes d’amoureux ?
– Des mots pauvres, par grappes dans le silence. Le devoir, les déplacements. L’infime. Rien que des contraintes. Parler pour parler.
– Pourquoi parler alors ?
– Pour la contenance. Vous êtes en face l’un de l’autre. Il va se passer du temps avant que les obligations vous permettent de marcher à nouveau et de vous éloigner, vous ne pouvez pas approcher votre main d’elle. Vous dites le fond de l’air est frais. C’est votre père qui parle à travers-vous en ce moment et vous avez chaud.
– Vous si brillants l’un et l’autre.
– À quoi bon tous les livres si ce ne sont que des mots. C’était pour le ton de sa voix. La surprendre dénudée, elle qui portait un manteau noir droit.
– L’avez-vous vue nue ?
– Oui. Dans ma chambre seulement. Et j’en chéris le nombre de fois.
– Et à cet instant ?
– Elle était nue pour moi alors.
– L’avez-vous regardé dans les yeux ?

*

Qu’est-ce qui n’est pas visage en toi ?

*

Est-ce qu’il peut y avoir un visage sans regard?

Est-ce que le visage pourrait être hors du temps?

Est-ce les spectres ont un visage?

Est-ce qu’on peut avoir un seul visage?

Est-ce qu’un masque peut ne pas porter un visage?

Est-ce un visage que l’on rencontre dans le miroir?

Est-ce que les morts ont encore un visage?

Est-ce qu’on peut aimer sans visage?

Est-ce que deux visages peuvent se toucher?

*

amande
outre
poire
ovale
masque
plat
sac
cadre
gouffre
falaise
chute
coussin
entaille
miroir

*

Regardez un visage et voyez ses morts en lui.

Regardez un visage et voyez l’écrasement de l’enfant en lui.

Regardez un visage et voyez les vers en lui.

Regardez un visage et voyez le bourreau sourire en lui.

Regardez un visage et voyez votre vide en lui.

Regardez un visage et voyez les animaux possédés en lui.

Regardez un visage et voyez le silence demain en lui.

Regardez un visage et voyez l’absence de votre regard en lui.

Regardez un visage et voyez le mur pour lui.

Regardez un visage et voyez son autre sexe en lui.

Regardez un visage et voyez la suie de tous en lui.

Regardez un visage et voyez une heure en lui.

Regardez un visage et voyez vos morts en lui.

*

vous ne me demandez rien attendez simplement qu’un autre vienne s’asseoir vous attendrez je cherche une question je suis dans l’attente de la question vous évitant toute question je voudrais dévider toutes les questions jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus même puisqu’il faut que je parle je ne fais que cela chaque jeudi à dix-sept heures quinze ce serait peut-être mieux de monter un escalier et pour le même prix de se taire maintenant assis derrière moi je ne peux regarder que les murs le plafond le dos des livres vous n’avez pas de visage n’êtes qu’un homme une fatigue presque froissée qui ouvre la porte d’une main salue d’une main cette chose ballon je peux regarder le plafond comme dans les jours de désespoir chercher les failles qui annonceraient des souvenirs de petits tremblements de terre d’autres failles des failles oui ce qu’il y a de failles je voudrais simplement je voulais être simplement elle d’abord son visage ce qui est là-bas la balle vous parlant c’est là que je la vois mieux elle est devant moi maintenant quelque part entre mes yeux et les étagères aux livres alignés ou bien en arrière de je peux presque la sentir le souvenir de sa peau de la distance avec elle si loin quand nos bras effleurés mais à peine devant moi dans la rue ou au-dessus du lit elle est devant ce n’est pas son visage mais un souvenir ce n’est pas un souvenir une hallucination quelque chose parle quelque chose comme le réel je la vois ici même en parlant même dans le silence l’exigence de décrire son visage appel impérieux de la mémoire ou exigence muette de votre part de votre absence d’apparence ou de quelque chose encore plus loin derrière rien n’importe des basculements la faille d’être où je tombe enfin je la voyais souvent ce doit être un bon début pour un récit si les choses pouvaient être mises dans un récit ce ne sont que des images jetées comme cartes table elle ne m’a jamais posée de questions je vous rends cela oui je la vois maintenant le souvenir et le réel tout le réel approché fait frémir

*

Il n’y avait plus rien à faire. L’encens s’était consumé, je regardais les murs. En t’attendant, les murs de chaque jour, les craquelures de la peinture, la trace du plateau de la table, les taches, les griffures, les frottis, murs nus, sales de vingt ans, nus de montrer l’histoire inscrite. Tu es arrivée et je te regardais avec peine, tu étais en plus dans l’espace si souvent solitaire et embarrassée. Nous jetions des mots au hasard. Tout de suite, nous nous sommes embrassés. Je me suis perdu dans tes cheveux. Toucher, lécher, devenue paysage sans horizon, je ne te voyais plus et après sur le lit, ne sachant plus que faire après les caresses, face-à-face, touchant presque le plafond, je te regardais, je te traversais du regard, je te regardais jusqu’à ne plus voir, jusqu’à ne plus te voir. Tu m’as demandé pourquoi ce regard fixe.

*

Qu’un visage ne soit jamais le même deux fois le même, la lumière non plus.

Qu’un visage soit au silence.

Qu’un visage ne soit de toi dans le rêve que par ton nom.

Qu’un visage soit d’abord oublié, perdu, effacé.

Qu’un visage soit une de tes possibilités d’être.

*

Il y avait cette image dans laquelle tu te laissais fasciner à la lisière de l’enfance, peinte et reproduite des milliers de fois, mais pour toi unique. Un portique, une femme appuyée sur une colonne. Exceptées quelques lignes droites, tout était vaporeux diffus. Les couleurs, dans un spectre, se perdaient l’une dans l’autre. Rien du visage, mais sans la douleur de l’absence, il était là, je le savais aimer sans vouloir le connaître.

A propos de Tristan Mat

Tristan Mat vit. Ailleurs. Il écrit. A la main. Site http://www.tristanmat.net/ Profil Facebook: https://www.facebook.com/tristan.mat.735

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