le roman de Caroline Diaz

 son blog les heures creuses

20. ferme les yeux


 
Ferme les yeux. Et tu pourras saisir la lumière qui a toujours manqué à Corbera, l’aurore qui allume le ciel autour de l’Elbe, celle, t’en souviens-tu, qui éclabousse Terra Vecchia pénétrant la rue Droite au levant, celle qui poudre la vallée du Golo par les chaleurs d’été. Pauline s’est résignée dès l’automne, ici l’air serait toujours gris et elle n’aurait d’autre horizon que les fenêtres immobiles et semblables qui s’éclairent de l’autre côté de l’avenue, perdu le brûlé de châtaignes qui imprègne les ruelles du village en novembre, perdue la rumeur des torrents de mars, elle croit l’entendre parfois mais ce n’est que la circulation des voitures au dehors. Quand le jour finit tôt, elle s’inquiète du crissement aigu de la grille de l’ascenseur, c’est comme un cri de bête préhistorique, ça vient de loin, ça fait remonter la peur qui lui prenait le ventre quand elle traversait le sombre silence du village après la classe en hiver, ce même bruit qui nous impressionnera, nous les enfants, un peu hésitants devant l’engin. Pourtant nous prenions tous l’ascenseur, enveloppés par l’odeur de bois vernis et de métal humide, mais auparavant nous avions un rituel, nous éprouvions l’acoustique religieuse du hall de l’immeuble, lançant dans l’air des notes légères alourdies du parfum des pierres froides, et dans les yeux de Pauline se dressait l’ombre de la chapelle de Canaghia. Maintenant tu devines l’incertitude du retour qui l’étreint dès qu’elle pose le pied sur le pont inférieur du Sampiero Corso, à cet instant elle ne peut pas imaginer la guerre, ni les drames qui la cloueront à Corbera, elle se laisse griser par l’air doux de septembre sur la mer quand la côte s’éloigne.

Ferme les yeux. Et ce sera Noël, une réception de mariage ou un banquet de funérailles, tous réunis flûtes pétillantes entre leurs mains volubiles, leurs dents se plantent dans les bugliticce préparés par Pauline, déchirent les tranches salées du lonzu arrivé par colis, le ton monte à commenter la marche du monde, tous refusent de s’accorder, relâchent à l’unisson des volutes de fumée blonde qui s’enroulent autour des ampoules torsadées comme des flammes. Tu voudrais être légère comme les volutes, tu danses ou plutôt tournicotes, dans ta main le petit sac en faux cuir rouge que tu ne lâches plus depuis que tu l’as reçu à Noël, ça fait rire les adultes, tu ris de les voir rire, tu sais comme ça les console de te voir rire et danser, d’être à la fête, alors tu tournes encore, les fleurs de la tapisserie du séjour entrent dans ta ronde, s’épanouissent et t’enveloppent, Poucette étourdie tu tournes jusqu’à t’effondrer, alors ils ont tu leurs désaccords. Pour te faire revenir Pauline froisse des brins de népita entre ses doigts qu’elle agite sous tes narines, puis on glisse un sucre gorgé de myrthe brûlante dans ta gorge.

Ferme les yeux. Ta joue collée contre la paroi du buffet chargé d’odeurs douceâtres, de biscuits, d’anis, de muscat, d’amandes, de chocolat, on t’a raconté qu’Annie petite y avait planté ses dents parce qu’elle avait eu une envie soudaine de chocolat — le chocolat avait disparu depuis la guerre — et, si elle ne se souvient pas d’avoir eu faim, jamais elle ne s’en est plaint, elle n’a pas pu s’empêcher de mordre dans le bois de châtaignier lisse et brun, il fallait voir ses yeux écarquillés ronds comme des billes quand sa bouche a heurté l’amertume de la cire. Bien des années plus tard, alors qu’Annie avait depuis longtemps quitté Corbera il y a toujours eu dans les salons où elle a vécu un buffet de bois brun avec du chocolat dedans.

Ferme les yeux. Les ancêtres cloués au silence dans leurs cadres cuivrés, leurs regards d’outre-tombe, leurs visages aplatis sur le mur du petit couloir qui conduit à la salle de bain, les bacchantes d’Eugène et le chignon haut d’Andjula Santa, le regard de Louis entre le vide et la peur, Pauline au collier de perle qui sourit doucement, tu n’es pas bien sûre, est-ce que trônait sous verre la branche italienne qui justifiait toutes les prédispositions artistiques de la famille — celui-là qui vraiment avait un don pour la musique, celle-là qui aimait peindre les murs, et la petite qui est une véritable artiste — tu pourrais même le dessiner les yeux fermés cet appartement, mais — maintenant tu le sais — ton arrière-grand-père n’était rien que le fils de paysans du Piémont, journalier dans les champs.

Ferme les yeux. Ce sont les doigts d’Annie qui te chatouillent sous le menton après qu’elle t’a roulée dans la grande éponge douce et rose à la sortie du bain, vous riez en même temps, tu aimes ses cheveux longs, sa peau pâle — si pâle qu’on l’appelait tata verte — ses cernes mauves, sa pulsation d’oiseau, tu aimes le moelleux du grand lit qui tangue quand elle te balance joyeusement, oh toute cette tendresse, tu l’aurais presque appelée maman, tu es bien heureuse qu’on te l’ai choisie marraine et de porter Anne-Marie comme deuxième prénom, aujourd’hui tu sais d’où il vient ce prénom et ça te plait plus encore.

Ferme les yeux. Prendras-tu vraiment le risque d’y revenir ? T’obstineras-tu à questionner les murs à défaut des vivants ? Rappelle toi la déception au-dehors devant la façade plate et grise de l’immeuble, où sont les fenêtres hautes et joliment arquées, les corniches gracieuses dont tu croyais te souvenir, et pourquoi ces volets en accordéon de plastique ajoutés il y a peut-être trente ans, toi qui aimais la clarté de la nuit pénétrant la trame des doubles rideaux verts, le voudras-tu vraiment, découvrir dans la lumière grise du premier étage une toute petite famille silencieuse et grave, troublée par le monde vacillant, qui aura recouvert les murs d’enduit dans une grande opération de blanchiment du passé, qui éclairera le gris du jour à la lumière froide d’ampoules basse consommation, il n’y aura rien de la joie de Corbera dans leurs meubles nordiques, dans leurs regards interrogateurs seulement de la méfiance, sauras-tu les attendrir pour qu’ils ouvrent la porte du réduit au fond du couloir probablement transformé en dressing, adieu boîtes à trésors, mystères et encaustiques, adieu vitre fêlée ou s’était glissé l’œil qui veillait sur les enfants punis.

Ferme les yeux, souviens-toi de la joie de Corbera, des chants et des guitares des frangins, des fleurs dorées de la tapisserie, des cocottes, des relents de sauce à la marjolaine — mets un sucre dedans c’est le secret, souviens-toi du geste sûr de Pauline qui découpe les losanges dans la pâte épaisse, du sucre cristal dont elle saupoudre généreusement les frappes après la friture, cette odeur de citron chaud, souviens-toi du bruit du moulin à café, de l’enfance qui s’échappe.

 

19. extrait du journal de Roland


proposition de départ

31 mai —. Anniversaire de Pierrot. Journée ensoleillée dans le jardin à Méréville, Pierrot radieuse, frôlements électriques. Plaisir au volant sur la route du retour.

1er juin —. Dans la lumière longue du soir l’avenue prend un air de village.

2 juin —. Ce matin Pauline très prévenante me sert un bol immense de café trop fort, on a évoqué sa tension, l’approche de l’été, elle m’a couvé d’un regard triste. Me suis engagé à repeindre la cuisine bientôt.

3 juin —. Un rêve. Sur un aérodrome désert en rase campagne un avion s’apprête à décoller. Il avance sur la piste, devant lui une petite voiture blanche qui roule, comme une vigie. Dans une grande accélération elle décolle aux côtés de l’appareil, l’accompagne dans son ascension. Au moment où l’avion prend une altitude hors d’atteinte, la voiture dessine dans le ciel une grande boucle vers la gauche puis s’écrase violemment sur le sol, fracas. Un homme s’extrait du véhicule broyé, il est légèrement blessé, des protections épaisses entravent ses mouvements. L’avion a disparu.

4 juin —. Déjeuner avec Simon à Saint-Mandé, il m’a confié que Paris lui manquait, enfin Corbera, les trajets sont trop longs pour venir bosser à l’IGN. Trop tôt pour lui parler de nos projets de départ. C’était Freddy au service, sa silhouette de Jacques Tati, il a demandé des nouvelles du village à Simon, lui a répondu en corse, ça m’a fait sourire, ça me surprend toujours.

5 juin —. Vu La peau douce, seul au Brunin. Troublé, Dorleac sublime, sa danse, et puis Orly, les avions, la DS de Desailly.
Marche lente au retour pour apprécier le boulevard Diderot moite et presque désert, mon regard accroché aux chevilles des femmes qui marchent devant moi.

6 juin —. Le jour se lève, gris, neutre, incertain.
La vitesse manque.

7 juin —. Une pensée qui m’échappe, sûrement pas grand chose, pas du lourd, une idée simple, une image, une phrase peut-être dont il est impossible de me souvenir, toutes forces rassemblées pourtant autour de cette chose perdue, mais il ne reste rien que le vide, un trou noir, et la vertigineuse angoisse qu’il provoque.

Codicille : c’est un extrait du journal de Roland, à l’époque où il vivait à Corbera avec Pierrot et Pauline, un paragraphe par jour, m’y suis risquée, à suivre.

18. l’incertitude du retour


proposition de départ

C’est début septembre, sur la place immense enrobée de soleil encore chaud, Jean et Angèle alignent des pierres minuscules à l’ombre du kiosque à musique. Pauline les guette depuis la terrasse des Palmiers où elle a bu avec Louis un café sous le frais des platanes. C’était du luxe ce café, c’était la première fois qu’ils savouraient cette oisiveté, un café servi sur la place Saint-Nicolas, Mais on pouvait quand même s’offrir ça avant le départ avait dit Louis. À cette heure-là il n’y a pas grand monde, Pauline berce doucement Anne-Marie endormie dans la poussette, elle s’attendrit sur ses joues roses et tièdes comme les pêches du verger de Canaghia, et, si elle ne craignait pas de la réveiller, elle la prendrait dans ses bras pour sentir le chaud de son cou, ça apaiserait la tension qui pousse contre sa poitrine. Ce n’est pas un lundi ordinaire, ce pourrait être comme un dimanche quand on vient dégourdir les enfants sur la place après la messe, bien que Pauline ait toujours préféré la place du marché, plus petite, cachée derrière l’église Saint-Jean Baptiste, mais c’est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis lui a dit d’attendre là, calmement, le temps qu’il aille vérifier précisément l’horaire de l’embarquement, il le sait parfaitement à quelle heure, mais il faut meubler l’attente. Pauline cherche le calme en vain, c’est de monter sur un de ces monstrueux navires, c’est plus fort qu’elle, quelque chose en dedans qui frappe durement, sous la batiste fine de sa blouse blanche. Pourtant depuis la place il a belle allure le Sampiero Corso, presque neuf, mis en service depuis un an seulement, il étale ses cent mètres le long du quai du Fangu, autour les dockers s’affairent en fourmilière désordonnée, ils ont sans doute déjà chargé leurs malles, bouclées depuis des jours. Pauline avait gardé le strict nécessaire jusqu’à la veille du départ, qu’elle avait glissé dans des bagages à main, avant qu’ils rejoignent les cousins Laureli chez qui ils ont campé tous les cinq, quel bazar c’était dans le salon. Pauline n’avait pas fermé l’œil durant la nuit, en étau entre la peur et l’excitation du voyage, guettant l’aube, puis le réveil de Louis qui aux aurores était retourné dans l’appartement de la rue Droite, escorté par Ado et Eugène, là ils avaient entassé les cantines dans la voiture prêtée par le receveur de Bastia pour les conduire aux hangars sur le port, et s’assurer que tout serait bien embarqué à bord du fier navire. Il est rentré chez les cousins par le quai des Martyrs, à neuf heures le soleil avait déjà réchauffé l’air et Louis n’avait pu s’empêcher de regretter sa baignade quotidienne à Ficaghola, un rituel d’enfance, mais la situation qui l’attendait à Paris valait largement ce renoncement. La matinée avait glissé à remettre en place le salon des Laureli, à préparer quelques sandwichs pour le voyage, Alina les avait gardés pour le déjeuner et puis ils ont filé, ils ne voulaient pas s’éterniser en adieux et les enfants devaient se fatiguer un peu avant la traversée. Maintenant Pauline admire la découpe des jeunes palmiers dans la lumière de fin d’été comme si elle les voyait pour la première fois, et comme dans un rêve la silhouette de nageur de Louis est apparue, il remonte du port, son impatience masquée par un sourire étiré. En se frottant doucement les mains, il a murmuré On va pouvoir y aller, ils ont appelé les deux gosses, ils ont jeté un œil tout autour, ne rien oublier, et ils ont traversé la place à pas lents pour rejoindre le port. Personne n’osait se retourner, ni rompre le silence installé, seule Anne-Marie* ne pouvait mesurer la solennité du moment, encore endormie dans la poussette que Jean manœuvrait avec la hauteur des aînés. À l’embarquement Louis a tendu fièrement ses billets de deuxième classe payés par Les Postes. Avant de filer poser les bagages dans la petite cabine, il a glissé à Pauline, Garde-nous une belle place sur le pont.
Contre le bastingage Pauline sent son cœur se serrer, elle sent aussi la main d’Angèle agrippée à la sienne, Jean se tient droit et fier à côté de Louis, Anne-Marie se réveille dans les bras de son père, la tête tournée vers la ville, Louis les petits il faudra que tu leur apprennes à nager, hein ? Ils peuvent désormais admirer Bastia, les façades ocrées de la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derrière, et le soleil au-dessus encore. Après un long moment de contemplation la sirène du départ a fait sursauter Pauline, même si en montant sur le bateau elle savait qu’elle quittait l’île, ce bruit la projette brusquement dans l’inexorable départ, la chaleur s’échappe de ses membres, l’air lui manque déjà, mais Louis a promis, Paris ce sera formidable et puis pense à cette chance que c’est pour les petits. Ils sont restés longtemps sur le pont, bien après avoir longé le cap, imprégnant leurs cornées du sombre des montagnes de l’île chérie, imaginant le soleil se couchant derrière tandis que dans l’air s’élève, mêlée à l’odeur âcre des immortelles, l’incertitude du retour.

Codicille : la vérité c’est que je suis finalement revenue aux premières propositions — quitter la ville en romancière omnisciente – et me rendre compte que tout était déjà là, maintenant que c’est Corbera qui s’affirme, il fallait bien ce préambule, avant Corbera, il y a eu un exil.

*NDLT : à cette époque-là Annie était encore Anne-Marie, un hommage à la mère de Louis, Anne Marie Straboni

17. Il faudrait


proposition de départ

ne pas suivre de chronologie
prendre la distance nécessaire
ne pas se souvenir
se laisser saisir par le réel
ne pas éviter les fantômes
restituer les images
ne pas écrire à la première personne
accueillir les moments de grâce
ne sauver personne
osciller entre les époques
ne rien résoudre
donner la parole aux morts
ne pas s’arrêter à une seule voix
les incarner chacun
ne pas se perdre en chemin
s’attacher à la nuit
ne pas se précipiter
préserver les silences
ne pas s’étaler
accepter l’horizon qui se dérobe

 

16. la vérité des murs


proposition de départ

* la vie prend une tournure inattendue au printemps 1937 quand Louis Carozzi obtient une promotion à La Poste, la famille quitte Bastia pour monter à Paris, c’est une véritable chance pour les trois petits, une promesse d’avenir



*« allée large, généralement plantée d’arbres, conduisant à une habitation... Large voie urbaine, le plus souvent bordée d’arbres ». L’avenue de Corbera est en réalité une petite rue au bâti récent quand les Carozzi viennent s’y installer, la consonance méditerranéenne de son nom résonne doux pour la famille qui arrive de Corse, tant pis pour les arbres

*chaque sou est compté épargné pour accomplir le rêve de devenir propriétaire mais la faim pendant la guerre aura raison du pécule et Pauline, l’âme de Corbera, restera locataire du 14 jusqu’à la fin de sa petite vie

*lorsqu’elle lui a raconté son rêve, la psy lui a aussitôt demandé si il y avait eu des déportés dans sa famille, elle lui a répondu que Non, elle ne pensait pas, même si sa mère avait souvent évoqué la possibilité d’une ascendance juive dont elle semblait tirer — comme elle en était capable de tout — une forme d’orgueil

*petite, elle aimait s’inventer des vies, ainsi quand son oncle d’Amérique est revenu passer un été en Corse avec sa nouvelle compagne, elle s’est fait passer pour sa fille auprès des gosses du village où ils avaient loué, elle prétendait arriver de Boston et déformait les mots avec un accent qu’elle imaginait américain, sans doute très approximatif

*il fallait une certaine audace pour affirmer que c’était bien le même homme qui posait sur ces deux photographies de famille, pendant les noces de Félicité puis celles de Titus, les enfants cadets d’Andjula Santa, nés d’un deuxième lit


*les trois petites filles de Corbera — Angèle, Annie et Pierrette — dormaient dans le même lit au moment de l’arrestation d’Antoine Poletti, clouées au silence par Pauline elles scellent mains dans les mains un pacte « à la vie, à la mort ». En resserrant autour d’elle l’épaisseur de la couette pour éviter le frais du lit aux premiers coups de l’hiver elle se rapproche des trois sœurs, de leurs peurs, de leurs mots chuchotés, enfin de sa propre enfance

*sans se souvenir d’où elle tenait une partie de son histoire elle a retrouvé la trace d’Antoine sur l’extrait du journal officiel en date du 17 août 2012, en associant fébrilement à son nom la mention « Mort en déportation »

*c’est le rapport établi par Mademoiselle Dulong — fonctionnaire au Ministère du Travail — à la demande du Mouvement Résistance en 1948, qui révèle qu’Antoine Poletti devint agent d’un service secret avec lequel il maintint des relations jusqu’à son arrestation. Quel était ce service ? Son bavardage ne l’a jamais révélé, il a emporté son secret avec lui.

*le sommeil orchestré par sa mère à coup de cuillers de sirop hypnotique, dormir, ainsi très longtemps elle s’est couchée de bonne heure avant de goûter la nuit, son incertitude, son grain doux, ses rêvélations



*elle s’impose, glisse le pied dans la porte, maintenant elle lui parle, et pas seulement en rêve



*c’est le premier lieu dont elle se souvient, une terre qui affleure, des odeurs de cuisine, de lait tiède, de pain trempé dedans, de tomates en cuisson, de café moulu, de pâtisserie, des bruits, la grille accordéon de l’ascenseur, les mots vifs entre Annie et Simon, la circulation au dehors, les cauchemars de Pauline, plus discret le bruissement des fantômes derrière la tapisserie à fleurs, il faudra bien un jour y revenir


*Louis s’est réfugié dans l’absence, après une vie contenue en trois propositions,
il a été objecteur de conscience, il a sauvé une femme de la noyade, il est mort fou,
une folie honteuse avant qu’on pose ce diagnostic pudique : maladie d’Alzheimer

*vent violent de Sud-Ouest très fréquent en Corse, il balaie la côte été comme hiver,
il peut souffler jusqu’à cent quatre-vingt kilomètres heure,
Pierrot prétendait qu’elle avait vu s’envoler un chien un jour de fort libecciu



*(des gestes) : elle allume une cigarette, il manipule une peluche à la rendre vivante, elle lui frotte les joues avec un rouge à lèvre à l’odeur rance, il cueille quelques fleurs de la jardinière pour offrir des petits bouquets à ses filles, elle jette un regard circulaire à l’appartement avant de refermer la porte comme si elle savait qu’elle ne reviendrait pas, elle croise les pans de son manteau avec une élégance presque naturelle, sa main tremble légèrement 



*le lecteur peut s’amuser de cet équilibre périlleux :
Pierrot s’établit comme voyante, lit l’avenir dans les cartes, les tâches d’encre,
sa fille scrute les photos de famille pour récrire le passé 



*cours de langue Corse, elle joue à renommer la famille toute entière : Ghjuvanni, Anghjula Santa, Luigi, Paulina, Anna Maria, Petretta, Lisandru, Maria Cicilia...

*la figure de l’ange, et le motif des plis apparaissent dans le seul objet de Corbera qui lui est parvenu, une reproduction de l’Annonciation de Fra Angelico — celle de la cellule numéro trois de San Marco — sans doute Giovanni Giuseppe Carozzi l’a rapporté du Piémont lors de son immigration à Bastia en 1886

*il faudrait alors admettre l’existence des fantômes,
comment écrire sans cet héritage, sans le manque, les absents, les morts,
elle ne se souvient pas, elle découvre, elle rencontre, elle s’amourache, elle écrit


*depuis le plan de sauvegarde de la toponymie corse, Canaja, le village de naissance de Pauline, s’orthographie aujourd’hui Canaghia, la prononciation elle demeure « canaille », la voyelle finale est presque muette 



*peu importe les souvenirs, les lieux demeurent, certains apparaissent en caractères gras qui avancent dans le paysage de ma chambre, d’autres seraient tels des hameaux, à peine signalés en fine italique flottante, pourtant ils existent 



*beignets Corses parfumés au citron, spécialité de Pauline qui les saupoudrait généreusement de sucre, Annie a repris la main, mais depuis sa disparition les filles de la troisième génération n’en partagent plus que la recette sur les réseaux et le souvenir nostalgique



*elle s’est rendue récemment avenue Corbera, s’est postée au bas de l’immeuble, n’a pas trouvé le courage d’aller frapper au premier étage, dans ses rêves la famille qui y vit lui ouvre les portes de l’appartement, l’autorise même à le photographier, elle utilise un vieux Rolleiflex, animée d’une croyance étrange, que cet objet, parce qu’il appartient au passé, saura saisir la vérité des murs recouverts et qu’elle se révélera sur le papier argentique

Codicille : le livre pourrait s’écrire par ici, mais quel bazar ! 






15. Un homme de confiance


proposition de départ

Il est ce qu’on appelle un homme de confiance, il ne sait pas vraiment comment ça s’est produit, il n’est pas sûr d’avoir eu le choix, il a obéi, il était disponible, il n’espérait pas grand chose, pas même une place au soleil, c’était juste une manière d’avancer, suivre Poletti depuis des semaines, devenir son ombre, noter en pattes de mouche dans le calepin vert olive chacun de ses déplacements, les jours et les heures — mardi 15 février, départ à pied du dom. 14 av de Corbera à 8h, arrivée au min. du Tr. rue de Grenelle à 9h, ressorti du min. à 16h, s’est rendu à l’Hôtel Dieu, a rejoint dom. à 19h — puis transmettre les informations au-dessus. Enfant déjà il observait les autres, les faits et gestes de la famille qui s’agitait de l’autre côté de la rue Sedaine où il vivait seul avec sa mère, aussi dans la cour de l’école, toujours à distance de ceux qui jouaient au béret, ceux qui s’enflammaient pour une bille perdue, ceux qui se mesuraient aux autres, il ne retirait rien de ses contemplations, remplissait seulement le vide morne des jours, satisfait de sentir son ennui traversé par le mouvement autour. Le soir après les heures longues à guetter Poletti, il rentre rue Jeanne d’Arc où il vit dans le logement de fonction qui lui a été attribué, un deux pièces à la sobriété bien ordonnée, au troisième étage d’un petit immeuble de briques et de pierres de Paris, c’est un homme discret, une ombre, les voisins le saluent mais aucun ne pourrait le décrire avec précision, son mètre soixante treize, ses cheveux blonds cendrés proches du châtain, sa mâchoire douce mais large, sa peau claire, ses yeux humides, son sourire fermé, des leurres, personne pour remarquer la petite cicatrice qu’il a dessous la lèvre. Hélène l’attend sans impatience, tenue dans une résignation prudente, ils dînent silencieusement, depuis longtemps elle ne lui pose plus de questions sur ses activités, il lui a toujours affirmé d’une voix légère, Moins tu en sauras mieux ce sera, entretenant sans malice une certaine confusion, Hélène ça lui suffit, tant que Maurice se couche chaque soir à ses côtés, qu’il l’enveloppe en cuiller, son nez au creux de la nuque, tant qu’il lui prodigue ses étreintes tièdes, il ne lui a jamais rien promis, peut-être même qu’elle le rêve en héros. Un matin bleu vers la fin de ce février 44, il fait un froid mordant, il emprunte encore une fois l’avenue de Corbera, une rue courte et calme qui ne mérite pas vraiment ce nom d’avenue, un ancien passage rebâti au début des années trente, des immeubles de rapport, tous signés du même architecte. Il se poste sous un porche en aval, il voit Poletti sortir du 14, puis tourner à gauche dans la rue de Charenton, il ne bouge pas, fondu dans l’ombre grise contre la porte, cette fois il est bien décidé à agir proprement, il sait que le vent tourne, il a peut-être une chance de sauver sa peau, il attend une bonne vingtaine de minutes, quand il est certain de l’éloignement de Poletti, il remonte doucement l’avenue, répète silencieusement les mots qu’il prononcera tout à l’heure à la famille, il arrive à la hauteur de chez Blanchet, la crémière lui adresse un sourire exagéré, il est poli, lui rend un sourire fermé tout en soulevant rapidement son feutre taupe avant d’entrer dans le hall moderne et cossu du 14, équipé s’il vous plaît d’un ascenseur avec grille accordéon. Il apprécie l’amorti de ses pas sur l’escalier recouvert d’un ruban de moquette rouge sombre. La famille de Poletti vit au premier, ils ont l’air nombreux là-dedans, c’est la sœur qui ouvre, une belle femme, étoffée par quatre grossesses, il y a dans l’air une odeur de chicorée tiède, il entend des rires d’enfants, il est un peu surpris par cette gêne qu’il éprouve sous le regard aigu qu’elle pose sur lui, il se lance, Madame c’est sérieux, prévenez votre frère, dites-lui de se méfier d’une femme blonde, une employée du ministère qui fréquente la bibliothèque, il saura très certainement de qui il s’agit... Pauline le dévisage, perplexe face au silence de ses traits impassibles, elle cherche à donner du sens aux mots qu’elle entend, Sans doute vous ne mesurez pas le risque que je prends, madame, mais j’aimerais que vous vous en souveniez. Déjà il se retourne, il ne veut pas affronter les questions de la jeune femme, il dévale l’étage à la hâte, manquant plusieurs fois de glisser, porté par l’excitation naïve d’avoir changé de camp, il ignore que sa trahison ne sauvera personne, dans sa poitrine il sent comme un frémissement.

Codicille : comme un soulagement ce manque d’empathie, se méfier du moment où elle surgît ...

14. mais vois ce matin comme je suis là


proposition de départ

Dans ce monde où tu vis je suis morte, je suis morte deux fois.

La première fois c’était quelques secondes avant un long coma. Tu la connais l’histoire, j’avais douze ans, je tentais l’aventure nez en l’air sur le boulevard Diderot, le chauffard, l’accident, habituellement on se souvient du modèle de la voiture, ça fait partie des détails qu’on raconte, mais là je dois bien avouer que je ne sais plus. Surtout la mort s’est ravisée, la médecine accomplissait déjà des miracles, les médecins ont organisé un sauvetage provisoire, on m’a remplie de sang pour gonfler mes veines plates. Bien des années après on a su que le sang m’empoisonnait doucement, la mort, elle, savait déjà, elle a fait semblant de renoncer, elle m’aurait à petit feu. Qu’importe puisque j’avais choisi la vie. Sais-tu combien de fois j’ai choisi la vie malgré le pire ? J’ai jamais hésité, même s’il y a eu la tentation de mourir le jour où j’ai appris la mort de ton père dans le salon d’Oran. Tu étais là, tu jouais dans ton parc, j’ai choisi la vie.

La deuxième fois que je suis morte, tu t’en souviens c’était l’été. J’ai su comme tu étais incrédule, j’ai su ta nuit blanche, ton hésitation avant de rejoindre ton frère, pourtant tu savais, tu t’étais résolue quelques semaines auparavant devant mon corps replié d’enfant sur le lit étroit — c’est ça que j’étais devenue, une enfant. Depuis toutes ces années la mort prenait son temps, menait sa longue et silencieuse conquête, puis elle a dressé un mur invisible, elle a grignoté mes pensées, mes nerfs, oh quelle morsure douloureuse. Il t’a téléphoné, il t’a dit c’est le moment, et tu as vu ta première morte, tu as détourné le regard, ça m’a chagrinée un peu, et puis j’ai compris tu ne voulais pas te souvenir de mon visage de morte, ce masque gris les yeux ouverts joues avalées et la bouche qu’on a oublié de refermer, l’odeur désastreuse des antiseptiques. Mais vois ce matin comme je suis là, telle que tu as rêvé me retrouver. Maintenant tu peux oublier le vide de mon regard, mes doigts malhabiles, ma langue confuse, tu peux caresser le souvenir de ma peau douce du chaud de mes mains posées sur toi, tu peux te souvenir de mon rire, souviens-toi de ma voix, laisse la nuit longue et noire qui m’a fait chavirer, l’attente, efface le lit étroit, le drap blanc, mon corps tout petit dessous, le vide autour, veille sur nous, tu aimeras l’obscurité, nos rencontres secrètes, l’étrangeté de notre histoire, écarte les pans, glisse dans les plis, découds l’ourlet, gratte le grain du drap, fais le bruit qu’il faut, tu sais comme je n’ai jamais aimé le calme.

Codicille : malgré les mises en garde elle m’a choisie.

13. voir la terre et le ciel se confondre


proposition de départ

le fait que ce jour ne devrait pas être, le fait que février me paraît le mois le plus long comme si les lamentations de l’hiver ne voulaient jamais finir, le fait que je me suis levée tôt, réveillée par la soif, toujours la bouche sèche, le fait qu’il fait encore nuit et que je préfère ça la nuit, la justesse froide de la nuit à la lumière aveuglante du jour, le fait que je suis seule dans la cuisine mais je suis aussi seule dans le salon, même si dans la maison il y a Annie et Simon, et le petit, je suis seule, entre les murs, entre les draps, seule dans mon lit, le fait que ça me manque l’odeur d’un corps sous les draps, au-dedans je suis seule, devant mon bol je suis seule, le fait que je devrais arrêter de mettre du lait dans mon café mais ça me manquerait trop, le fait que je dois arrêter le sel aussi, le fait que ça fait mal ces petites trahisons du corps, ces gonflements, ces doigts gourds, ces dents mortes, le fait que je me vois vieillir pleine et chiffonnée dans le miroir, le fait que j’ai vu aussi mes morts dans le miroir, le fait que j’ai enfoui mon cœur d’enfant mais pas mes souvenirs, le fait que si je pense au village ça me réchauffe le corps et l’âme mais c’est des choses qu’il faut pas trop remuer, le fait que ça manque le village et d’avoir renoncé à la maison qui était la mienne, qu’est-ce qu’il m’a pris, le fait que je n’oublierais jamais la première fois, quand j’ai vu Louis, c’était au village et il portait son bleu et sa besace et son regard clair et doux et que ça m’avait chauffé dans la poitrine, le fait qu’il était bien trop vieux, c’est ce qu’avait dit ma mère, le fait que nous avons fini par nous marier, ça faisait quand même une bouche de moins à la maison, comme si le mariage c’était comme quand j’avais quitté l’école pour m’occuper de Félicité et Titus, un poids domestique en moins, le fait que ce jour-là, au mariage, le libecciu avait soufflé très fort et qu’il avait sculpté de beaux nuages dans le bleu du ciel, des nuages pleins de force, comme notre amour avait dit Louis, le fait que le vent ça peut aussi être mauvais, hier une tornade a tué une pauvre femme parce que la toiture de son garage s’est envolée et qu’un morceau s’est planté dans son crâne quand bêtement elle est sortie de la maison pour voir si tout allait bien, le fait que son mari a dû la trouver morte effondrée dans la cour, qu’il l’a prise entre ses bras et qu’il a gémi, pleuré, je trouve que c’est affreux, le fait que je voudrais des bras forts autour des miens, le fait que ça fait une éternité que j’ai pas dansé, le fait que je me demande bien si je saurais danser encore, le fait que mes savates sont usées, le fait qu’il faut que je prépare quelque chose à manger pour tout à l’heure, que je pourrais bien faire des frappes pour ceux-là qui viendront, le fait est que j’aime cuisiner le matin de bonne heure, j’aime mélanger le beurre, les œufs et la farine, j’aime le moelleux parfumé au citron qui glisse entre mes doigts, et découper la pâte en losanges avec la roulette c’est comme un jeu d’enfant, le fait que j’aime après manger les miettes crues collées sur la toile cirée même si Annie s’énerve — maman c’est dégoutant et même c’est dangereux, avec les œufs crus on ne sait jamais, le fait qu’on sera surement nombreux cet après-midi et que je vais pas mégoter sur les beignets, zou un kilo de farine, le fait qu’il faudra coller les chaises contre les murs, poser les napperons sur le buffet, essuyer les verres, est-ce que tout ce beau monde va pouvoir entrer, on jettera les manteaux humides sur mon lit, on se tassera un peu, le fait qu’il faudra ouvrir grand les fenêtres après leur départ et vider les cendriers, vider les fonds de verre de muscat et jeter les restes mais je jetterai sûrement pas ma peine, ça se cramponne la peine, le fait que c’est la pluie qui frappe au carreau, le fait que dehors il fait un temps terrible d’enterrement, averses et bourrasques, le fait que je n’arrive pas à penser Roland est mort, le fait que ça va me manquer son petit sourire et ses bonnes manières, sa façon de me dire ma chère Pauline et sa main fine qui tremble un peu quand il me tend ma tasse, mais ça n’existe plus, le fait que je suis dévastée même si je suis plutôt dure au mal, le fait que les hommes meurent trop jeunes dans la famille, mon père, mon frère, mon époux, et maintenant Roland, c’est une malédiction à se demander lequel de nos ancêtres a commis si lourd pêché que nous devons chacune pleurer nos hommes avant quarante ans, le fait que nos orphelins portent le poids de cette malédiction, le fait que l’arrestation d’Antoine on aurait pu l’éviter si on avait écouté celui qui avait tenté de nous prévenir, le fait que ma colère ne s’use pas, ni avec elle ma douleur, le fait que j’en ferais des cauchemars je crois jusqu’à ma mort, le fait que j’entendrais longtemps le bruit des bottes, que je verrais toujours ses yeux qu’il a baissé dans le couloir pour ne pas croiser le regard de maman, le fait que la folie a tué mon Louis — il me manque Louis, celui d’avant qu’il devienne fou de la folie des hommes, le fait que j’entends des voix, même la sienne alors qu’il s’était tu bien avant de mourir, le fait que j’ai peur de devenir folle moi aussi, le fait que j’aurais pu avoir une vie tout à fait différente, une toute petite vie sans drame, mais je ne sais pas quand ça c’est décidé que ce serait ça mon chemin, le fait que tout est soudainement trop lourd, mon cœur, les rideaux, le café au lait dans l’estomac, mes bras qui pétrissent, les morts, le fait que je voudrais tout balancer par la fenêtre, renoncer, le fait que le monde pourrait bien continuer sans moi, avec ses famines, avec ses désastres, avec ses tempêtes et ses coups d’états auxquels je comprends rien, le fait que j’aimerai parfois garder les yeux fermés sans rendre de compte à personne, endormir ma tristesse, le fait que la fatigue me renverse, ou c’est le chagrin je ne sais pas, mais je sais comment faire, le fait qu’il faudra faire place nette, balayer la cuisine, esquinter les chiffons sur les vitres, le fait que j’aime l’odeur de propre, de lessive, d’eau de javel à m’en brûler les mains, le fait que la peur rôde, qu’elle me traverse, le fait que j’ai peur pour Pierrette et pour les trois petits, le fait qu’il lui faudra tellement de force, le fait qu’il lui faudra quelqu’un, le fait que j’entends quelqu’un qui marche au dehors, des petits pas pressés, sans doute la crémière, le fait que maintenant le jour se lève, mais que l’appartement reste sombre, même en été la lumière manque, il faudrait repeindre la cuisine, les placards, les étagères, d’un beau jaune beurre frais, le fait que Madame Blanchet ouvre la crèmerie en bas, que j’y pense il me faudra régler la note, mais je veux pas voir son regard mouillé et son sourire contrit, le fait qu’il y aura beaucoup de monde au cimetière, du beau monde, les pilotes et leurs femmes élégantes, peut-être des fourrures, je devrais faire un petit effort, je porterais mon col en renard noir, le fait qu’il faudra quelqu’un pour tenir le bras de Pierrette devant la tombe, sans doute un ami de Roland, le fait qu’il faudra être tendre et prudente, le fait que je n’ai pas pleuré depuis longtemps et ça m’inquiète un peu d’avoir renoncé à mes larmes, le fait qu’à la fin du jour ce sera un drôle de silence qui s’installe, le fait que je serais seule à nouveau et que je plongerai dans une nuit sans oubli, le fait que je voudrais voir la terre et le ciel se confondre.

12. à la fenêtre le jour l’emporte


proposition de départ

des coups frappés à l’entrée de Corbera nos trois corps en sursaut et la silhouette de Pauline dans l’entrebâillement de la porte inondé de lumière mes trésors il ne faut pas bouger après il y a le bruit des bottes

j’ai soif très soif d’une soif de réveil les dents serrées la chair de poule Angèle allume la lumière s’il te plait j’ai un peu mal dans la poitrine je sens mes yeux qui brillent mon souffle court
et respirer est-ce que c’est bouger

je ne veux pas voir les ombres derrière le rideau vert elle me dit les ombres n’existent pas elle me dit ferme les yeux mes lèvres sèches et chaudes brûlent sous mes petits coups de langue

plaquées clouées sous le drap lourd et la couverture de laine feutrée la joue de Pierrette contre mon bras sa petite main dans celle d’Annie l’air chargé de notre peur à toutes les trois le temps est lent j’écoute j’entends des voix que je ne connais pas je voudrais retourner dans mon rêve m’enfoncer dans la nuit longue

elle a fermé les yeux elle ne voit pas le sel sur mes joues le plafond tourne un haut-le-cœur mon œil fixe une lézarde fine grise et légère comme une patte d’insecte
et le vertige est-ce que c’est bouger

ma main minuscule dans la main douce d’Annie je ne veux pas voir les grains de lumière qui flottent devant mes yeux fermés en murmure je veux voir Jean

faire bonne figure un sourire accroché à mes lèvres sous mes aisselles une chaleur humide et mes mains tremblent avec autour le bleu du matin et la peur dans la chambre ça sent le café et la sueur

maintenant il y a un silence Angèle fait semblant de sourire je compte les fleurs de la tapisserie toutes les fleurs du bout des ongles j’écorche des petites peaux sur mon pouce
et mes paupières qui battent malgré moi est-ce que c’est bouger

mon ventre est lourd il est dur il est froid on dirait qu’il y a des pierres dedans je pose une main dessus j’aime la chaleur de ma main sur mon ventre

nos corps se serrent sous le poids du drap lourd et de la couverture de laine feutrée nos mains caressent la petite les cheveux les joues les épaules en désordre Pierrette grelotte ses pieds ne se réchauffent pas glacés sous le tiède de mes mollets pourtant il fait bon dans le lit il fait même chaud

est-ce que le jour pourra m’enlever la peur dans ma bouche il y a l’amer des larmes du dedans je ne peux pas les avaler ma gorge est trop serrée il y a trop d’eau dans ma bouche
et avaler est-ce que c’est bouger

le cordon de ma chemise de nuit sous les dents son goût rance rafraîchi de salive des fourmis dans les mains qui remontent sur mes bras

à la fenêtre le jour l’emporte la porte s’est refermée sur les inconnus de la cuisine j’entends les hoquets d’Andjula Santa on dirait qu’ils ont pris Antoine alors Pauline est entrée comme un coup de libecciu dans la chambre verte, elle a repoussé le drap lourd la couverture de laine feutrée pour nous serrer entre ses bons bras et bercer notre peur

codicille : les trois petites filles de Corbera dormaient dans le même lit quand leur oncle Antoine a été arrêté par la Gestapo le 7 mars 1944, leurs voix mêlées pour dire la peur immobile

11. nos mains côte à côte


proposition de départ

Je ne me souviens pas de ces mains-là, de ses mains douces, de ses mains caressantes, de ses mains qui aiment, je n’ai pas le souvenir des comptines, des chatouilles, de ses mains qui jouent, ces mains-là oubliées… je me souviens surtout de ses mains de femme, qu’elle faisait virevolter gracieusement dans l’air en parlant, elles vous touchaient presque, vous caressaient comme sa voix chaude et grave… je me souviens du grand soin qu’elle portait à ses mains, l’extrémité des doigts qu’elle faisait tremper dans un petit bol d’eau tiède au parfum de citron, l’usage mystérieux d’un bâtonnet de buis, puis l’odeur entêtante du solvant quand elle posait le vernis, toujours un rouge chaud tirant sur le brun, j’aimais comme après elle remuait ses doigts en battement d’ailes délicats, la danse de ses ongles en amandes carminées, la topaze — ou l’émeraude, ou le pavé de rubis — attrapaient alors la lumière, vestiges de l’époque où elle avait eu de l’argent. Une Peter Stuyvesant entre les dernières phalanges de l’index et du majeur, la cendre qui s’allonge dangereusement, dévore doucement la cigarette, suspendue à ses mots… sa main soulevée, vive dans l’air électrique, « tu la vois celle-là », se féliciter honteusement de n’être pas celle qui pourrait recevoir la claque brûlante… la main qui écrase les épis récalcitrant…mains mates et fortes, mains puissantes, mains qui empoignent les meubles en bois massifs qui dansent, mains qui bousculent l’ordre pour ordonner autrement, font circuler l’air embaumé de cire, mains qui recomposent l’espace, « c’est beaucoup mieux comme ça, non ? », et notre résignation devant le chamboulement qui lui avait permis de passer ses nerfs… la paume de sa main qui lisse le linge encore tiède du passage du fer à repasser… les mains dans la pâte pétrie, l’odeur de la margarine chaude fondue dans le grain fin de farine… une fois au piano – mais quel piano ? dans quelle maison ? -– elle se met à jouer une petite polka de Strauss entêtante, je n’en reviens pas de ses mains qui se croisent au-dessus du clavier, ses mains vives et légères, comme habitées d’une joie enfantine, c’est la seule fois où je l’ai vue jouer d’un instrument. Elle prétendait qu’elle était manuelle, elle l’était certainement un peu, mais d’une manière brusque, impulsive, elle tricotait parfois, mais n’aimait pas coudre, elle repeignait les murs, les interrupteurs et les bibliothèques, surtout elle rangeait les livres trop vite après, certains étaient sauvés marqués à vie d’ une rayure d’acrylique blanche sur l’arête de leur couverture rigide, d’autres étaient sacrifiés… sa main sur le téléphone, les petits drames répétés mot pour mot à sa sœur, ses amies… la main qui écrit, des lettres à la famille, très appliquée, comme rattrapée par ses études arrêtées trop tôt, elle avait cette fantaisie d’utiliser l’encre violette, elle fumait de l’autre main. Sa main qui déplie adroitement l’éventail de cartes quand elle joue au bridge, le sourcil froncé, tandis qu’elle lustre le velours du tapis de jeu de l’autre main… ses mains de médium quand elle étale les cartes en croix, son ongle qui tapote le valet de cœur, « je vois un jeune homme blond », surtout ne pas baisser les yeux, ce serait l’encourager, elle prétendait qu’il lui suffisait d’un contact avec une main pour voir. Parfois elle disait « tiens j’ai le creux de la main qui me démange, c’est signe d’argent », elle prononçait ses mots pour se rassurer, on se demandait par quel miracle l’argent finirait bien par arriver, personne n’était dupe, je savais quand elle se mordillait l’index qu’elle-même faisait semblant d’y croire. Ses mains tôt le matin, encore alourdies de sommeil, et déjà elle allume une cigarette, ce moment de solitude où je la rejoins, ce dernier silence dont nous sommes les seules à connaître la fragilité, nos mains côte à côte, nos carnations lointaines, ça la surprenait toujours. Entre les murs de la chambre d’hôpital, sa parole infirme, ses doigts tors autour du stylo, sur le papier une graphie illisible et muette, ses mains encore pleines mais sans force, ses mains qui renoncent... ses mains froides cachées sous le drap blanc, ses mains lointaines que je n’ose pas toucher.

la première image qui a surgi, les mains de ma mère, me suis laissée emporter

9. A casa Caraffa


— -

proposition de départ

Elle lui a demandé d’une voix grave et basse s’il s’agissait bien d’une femme, il a hoché la tête en baissant les yeux, Anne Marie, le prénom a surgit avec la dame de trèfle qu’elle a posé triomphalement sur la table, c’est une femme brune n’est-ce pas ? Alors elle a prédit la rencontre, et que cela se produirait bientôt, et, ce sont les cartes qui parlent, qu’il faudra se méfier. Elle lui a dit voir une rue étroite… une rue avec des façades colorées… une grande demeure au bout, un palais endormi, vous le reconnaîtrez entre tous, trois rangées de treize fenêtres en façade. Maintenant il est au pied du palais abandonné, il ne peut pas se tromper, c’est la seule bâtisse en ville avec une façade aussi large, elles sont bien là, il les compte encore, trois rangées de treize fenêtres. A l’arrière de la demeure vous verrez il y a ce jardin, fermé par une petite grille de fer, on y accède par un escalier, il faudra attendre la fin du jour… Il monte sans hâte la volée de marches de la rue Jean Baptiste Caraffa. Derrière la grille en métal rouillé il découvre le jardin en désordre, buissons de ronces, eucalyptus et palmiers alanguis, il murmure son prénom à l’entrée du jardin, Anne Marie, comme pour lui dire qu’il était prêt désormais, qu’il avait sans doute trop attendu, mais que le temps pouvait se replier, et dans la pénombre du crépuscule il sentit renaître un grand espoir.

Au bout de la rue Chanoine Letteron, ancienne rue Droite, la demeure se dresse immense et déserte, murs en lambeaux, pierres à nu grignotées de mousses et buissons sauvages, persiennes fracassées en fragments de bois vert fané qui pendent dans le vide. Elle se sent envahie d’une insondable tristesse devant cet abandon, elle se souvient du temps où l’on recevait dans la casa Caraffa, on marchait à pas feutrés dans la splendide bibliothèque, on admirait les fresques anciennes aux plafonds, on surprenait les portraits des ancêtres dans les couloirs. Elle imagine comme il doit faire bon derrière ces murs rongés par le temps, un air rafraichi de courants d’airs savamment orchestrés par le fantôme de son arrière-grand-mère, Anne Marie Straboni. Depuis qu’elle a cru surprendre un soir une faible lueur vacillante derrière une des fenêtres — de celles dressées derrière le majestueux balcon porté par de puissants corbeaux — elle se plaît à penser la demeure habitée par le fantôme de son aïeule, un jour il lui a même semblé croiser son regard triste et vert entre les fragments brisés d’une fenêtre.


Il avance en petites oscillations sur béquilles, épuisé par ses pauvres efforts pour rejoindre l’ancienne rue Droite, arrivé au pied du palais il s’assoit sur le muret de la fontaine des Jésuites. Chaque jour il revient, dans la rue frappée de lenteur, il aime cette torpeur qui l’enveloppe et apaise son cœur, ce silence de mort déchiré par le rire des mouettes sur le port. Chaque jour depuis près d’un siècle il revient, il se souvient qu’elle se tenait là, à la fenêtre au-dessus de la fontaine, on la disait comtesse, ça change rien, comtesse ou pas Anne Marie Straboni était triste. Il se souvient de l’ovale tendre de son visage, il se souvient surtout de ses grands yeux verts, de ce vert fané des persiennes, de son chagrin soutenu par le balcon lourd et gris, de sa grâce abîmée par les jours, comme ce palais usé, aujourd’hui à l’abandon. Il l’appelait la prisonnière. Il se souvient, il n’était qu’un gamin, et c’est sans doute la seule fois où il l’avait vue marcher au dehors, un dimanche d’après la messe, sa jupe longue voletant au son du carillon de San Carlu, cet instant où elle s’est réfugiée dans l’ombre du mur, dans la volée des marches de la rue Jean Baptiste Caraffa, puis s’est glissée furtive dans le jardin à l’arrière du palais. Chaque jour depuis près d’un siècle il revient, avec l’espoir de croiser son regard triste et vert derrière la fenêtre du troisième étage.

Codicille : j’ai découvert a Casa Caraffa pour la première fois il y a une semaine (alors que j’ai vécu dans cette ville deux ans, y suis venue très régulièrement depuis trente ans). Grand plaisir à évoquer sa beauté mystérieuse, et à convoquer le fantôme d’Anne Marie Straboni.

8. les oiseaux sont excusés


proposition de départ

C’est la cuisine exiguë d’un immeuble parisien construit à la fin des années vingt, c’est presque un couloir, au fond une fenêtre ouvre sur une petite cour sombre. C’est une cuisine ordinaire et ordonnée, la table minuscule nappée de tissu enduit, les deux tabourets glissés dessous pour le café du matin, les portes des placards laquées d’un jaune beurre frais et brillant qu’on ne laisse pas ternir, sur les étagères étroites une collection de boîtes en fers blancs, quelques faïences. C’est surtout le bruit du moulin à café, et le parfum du grain moulu, et la propreté impeccable, être modeste c’était déjà quelque chose, on ne pouvait pas être suspectés de négligence.

C’est un étroit vallon boisé creusé dans une falaise de schiste, on le nomme Vallée des Peintres depuis que quelques impressionnistes y sont venus en villégiature. Un ruisseau, dit le Crapeu, coule au milieu, enjambé par le viaduc de l’ancienne voie de chemin de fer de la ligne Granville-Sourdeval via Avranches. Des ajoncs et des bruyères s’accrochent aux roches, des chênes bruissent haut qui retiennent un air frais même en plein été. Au fond du silence qui s’enroule autour comme l’absence il y a le ruissellement rampant de la rivière, une pleine odeur de terre humide.

C’est une chambre d’enfant sous les toits, l’été, un parfum de bois chaud. On y accède par une échelle de meunier, en un mouvement ascensionnel, on croirait que la mansarde est suspendue dans les airs, son équilibre assuré par la parfaite symétrie de son aménagement : de chaque côté de la lucarne cintrée drapée d’un voile ajouré, deux lits jumeaux en laiton, leurs volutes dorées, deux édredons matelassés aux mêmes imprimés désuets. Par la minuscule fenêtre on observe les villas sur la dune, le clair des arbres, l’ombre mouvante des nuages sur la falaise.

C’est une plage qui se réveille, l’iode passe dans le vent sous le ciel d’ouest pommelé, au nord la pointe du Roc ferme la baie de Granville, au sud la silhouette noire et rassurante de la falaise de Carolles, comme une aile géante posée sur la grève. La plage est encore à moitié dans l’ombre couchée des villas du front de mer, entre toutes se détache la silhouette envoûtante de Capharnaüm. On prétend que son plan aurait été tracé par Eiffel, qu’elle aurait servi de quartier général aux Allemands pendant la seconde guerre mondiale. Elle est restée vide durant des années, grignotée par la redoutable mérule, nourrissant folles rumeurs, on vous dira aussi l’air frais qui vous saisit quand vous arrivez à sa hauteur.

C’est une bâtisse au creux d’un virage de la route du cap Corse, A Campinca. La demeure exhale un air confiné, encombrée du mobilier d’extérieur mis à l’abri durant l’hiver. Sol carrelé de motifs baroques, murs blanchis, à droite une volée de marches vers l’étage. Contre le mur qui fait face à l’entrée, deux fauteuils jumeaux en rotin éclaboussés de larges coussins vermillon, personne ne s’y assoit jamais, on y jette désinvolte un cabas ou un drap de plage, une capeline de paille tressée. À gauche une porte patinée de gris ouvre sur le grand séjour aux persiennes closes qui conservent un semblant de fraîcheur, à travers leurs jours on devine l’extérieur brûlé de soleil.

C’est dehors, un balcon sur la mer, au levant. La terrasse encore fraîche sous le tendre du pied s’ouvre sur l’horizon illuminé d’une aurore brillante comme un couchant. Les roches, les arbres, les oiseaux sont excusés. Devant, le soleil monte silencieusement, infuse le jour d’un rose phosphorescent qui vous dévore les yeux, révèle peu à peu les silhouettes féériques d’Elbe et de Capraia, puis comme en rêve, la caresse d’un nuage, une aile d’ange dans l’immense lointain du ciel.

C’est une ruelle du vieux Bastia, au pied de la Citadelle, une rue au tracé courbe qui au dix-septième siècle était l’axe principal de la ville, un temps on l’appela rue Droite, c’était du temps où des avocats y tenaient boutique. Le gris des façades émiettées cède à la mode des enduits colorés qui renvoient la lumière poudreuse d’été. Au bout de la rue, un trésor, A casa Caraffa, elle a perdu sa superbe, dont témoignent deux balcons majestueux portés par de puissants corbeaux en maçonnerie. Mais à contempler sa façade rongée, ses persiennes fermées ou fracassées par le vent, son jardin suspendu d’eucalyptus et de palmiers moribonds, on devine qu’elle abrite une belle endormie.

C’est un salon de l’est parisien, la nuit dehors. La pâle clarté du ciel et l’éclairage du jardin qui entoure l’immeuble se diffusent à travers la baie vitrée. Dans l’ombre on devine les silhouettes familières du mobilier, on entend les bruits domestiques, mais rien de superflu, les bibelots endormis dans les étagères, les livres silencieux, les tableaux aveugles, la nuit simplifie l’espace. Ce qui attire le regard, c’est un reflet fragile dans le grand miroir, le canapé recouvert d’un drap de métis blanc, et l’absence. Mon salon, c’est une chambre noire à révéler les fantômes.

Codicille : D’abord des souvenirs, ou des obsessions, ou sur le motif pour la casa Caraffa : des lieux auxquels je suis reliée, qui constituent en quelque sorte mon territoire. Au fil de l’écriture est apparue la figure du fantôme, de l’ange, peut-être une manière de palier à l’absence de personnages.

7. l’oncle d’Amérique


proposition de départ

Jean sursauta. Un matin de mars, à l’heure où la maison dort encore, des coups résonnent, on frappe à l’entrée de l’appartement, l’oncle Antoine qui dort à ses côtés se redresse brusquement, Ne bouge pas Jean, reste au lit mon petit, mais les coups encore, c’est Andjula Santa qui ouvre la porte. Jean écoute le bruit des bottes qui se rapproche, il se tourne vers l’oncle qui lui adresse un maigre sourire, déjà il est debout, s’habille à la hâte dans la ruelle, le jour n’est pas levé. Les soldats apparurent brutalement dans l’embrasure de la porte de la chambre, ils se découpent comme silhouettes de papier, faiblement éclairés par la clarté du couloir, ils entrent. Jean a peur, cette manière d’être autour d’Antoine, de l’enfermer entre leurs corps immenses. Ils l’emmenèrent.

Jean chuchota. Son copain Claude lui tend la cigarette qu’ils partagent en cachette derrière la porte vitrée du petit réduit, là où s’entassent les boîtes à chaussures, avec dedans les choses précieuses — les courriers, les photos, les certificats —, il y a posée au sol la caisse à outils de Louis, il y a suspendus au mur les balais, les chiffons doux, il y a dans l’air confiné une odeur huileuse de savon noir et d’encaustiques, il y a le silence des secrets partagés. Les volutes de fumée les enveloppent d’une douce torpeur, esquissent dans la pénombre le paysage brumeux d’un roman de chevalerie. Dans la fêlure du verre cathédrale ils découvrent un œil qui les observe. Ils baissèrent les yeux.

Jean poussa un cri victorieux. Il jette sa tierce franche avec une joie féroce sur la nappe en damassé des dimanches, roi, dame, valet, rien que du cœur, Claude grimace. A l’autre bout de la table, Louis marmonne, pâle comme un linge, le regard exorbité dans l’espace, évaporé, sa cigarette pendante entre ses doigts maigrelets, sa main molle autour du briquet, fichu briquet. Jean se lève, patiemment installe la cigarette entre le majeur et l’index tremblants de Louis, puis craque une allumette, fait danser la flamme devant ses yeux perdus. C’est la démence qui emporte mon père, l’inquiétude transperça le cœur de Jean.

Jean repoussa le bol. Le désespoir gâte la douceur du lait tiède. Il cherche une issue dans la tapisserie aux fleurs fanées, derrière les fenêtres grises de la salle à manger, sous le tapis aux airs persans, écrasé par un sentiment d’injustice dont — il le sait — il devrait avoir honte, on lui a dit qu’il était désormais l’homme de la maison, alors il faudrait sans broncher voir ses ambitions de devenir ingénieur ruinées pour rapporter un salaire à Corbera, on embauche partout, ce ne sera pas difficile, il retient des larmes d’enfant, sa bouche s’emplit d’un goût amer de désastre. Il pensa, C’est dégueulasse.

Jean soupira doucement. C’est l’été, Pierrette enjôleuse, ses deux bras noués en collier ferme autour de son cou, depuis ce matin elle trépigne, supplie, voix frémissante, Emmène-moi, je te promets je serais sage et polie, tu seras fier de moi, je ne vous embêterai pas. Il examine sa petite sœur, le rameau d’olivier en argent épinglé sur le corsage de la robe blanche et mousseuse, ses boucles qu’elle a disciplinées, le châle soyeux d’Angèle sur ses épaules rondes, d’une pichenette il redresse son chapeau, puis il ajuste sa cravate. Il l’emmena.

Ils sortirent du bal étourdis de danses et de rires. Jean est ému de sentir la taille fine de Marcelle glissée au creux du bras, il l’enveloppe d’un regard caressant, son nez busqué, le noir brillant de ses longs cheveux, l’iris brun et humide de ses yeux amandes, ses paupières bistrées de naissance, les immenses anneaux dorés qui lui donnent un air de gitane, elle redresse le menton avant de céder un sourire, il n’en revient pas de sa beauté. En son for intérieur il pensa Mais c’est une reine qui se tient contre moi. Ils allument des cigarettes, en offrent une à la petite. Ils marchèrent lentement dans la nuit d’été.

Jean épousa Marcelle et reconnu l’enfant secret. Il quitta Corbera pour Asnières. Puis ils partirent à Boston. Il devint mon oncle d’Amérique.

Codicille : retour à Corbera, retrouver les figures de Jean, Andjula Santa, Louis et Pierrette, parce que je n’ai pas forcément le goût d’inventer

6. je n’invente pas


proposition de départ

Comment pourrais-je inventer Pierrot, petit nom donné à ma mère par mon père, parce qu’il trouvait vieillot le Pierrette dont l’affublait ma grand-mère Pauline — Pauline elle convoquait l’âme de sa petite sœur morte trop jeune. Mes parents ne formaient pas un couple conventionnel, et cet usage du prénom masculin faisait partie du jeu, comme pour ma mère de fumer parfois la pipe. Aujourd’hui, chaque fois que Pierrot apparaît dans un texte elle surprend, si je crois les échos de mes lecteur.trice.s, et, si cette façon de la nommer ne fait pas tout, elle souligne son tempérament, l’enveloppe m’a-t-on dit d’un air canaille –- ça m’a fait sourire, je dois alors évoquer Canaghia, le village de Pauline, auquel Pierrot a toujours été très attachée et sans doute cet attachement s’est fait aussi par le nom qui se prononce canaille, dont le a devient muet, s’efface avec cette nonchalance corse qui vient se loger à la toute fin des mots. Pierrot, j’avais oublié cette manière singulière que mon père avait de l’appeler, perpétuée par quelques proches puis passée aux oubliettes, ma mère reprenant son nom de baptême, Eugénie, lorsqu’elle a refait sa vie.

Quand j’écris je n’invente pas, les personnages que je fais apparaître existent ou le plus souvent ont existé, ils sont ma famille disparue, je les fais ressurgir à partir de photos, d’anecdotes ressassées, dessus je brode. Leurs noms je ne les invente pas, ce sont leurs noms. Si la consigne appelle des personnages, je m’enroule dans le récit autobiographique, peut-être même que je ne saurais écrire sans cet héritage familial, ce manque. Tous ces fantômes sont en moi, bien réels, même absents, même morts, je ne me souviens pas, j’écris.

5. la beauté du geste


proposition de départ

Je ne peux imaginer ma mère sans la cigarette qu’elle allumait plus de vingt fois par jour, du matin au réveil, jusqu’au soir après diner, elle fumait avec l’élégance d’une actrice, avec une forme d’abandon, personne n’aurait eu l’idée de lui reprocher, à cette époque-là, tout le monde fumait.

Elle a cajolé, trépigné, pleuré, elle a obtenu gain de cause, elle va samedi au bal des Corses de Paris avec son grand frère, Tu feras bien attention à la petite, mais Jean il ne sait pas dire non à Petretta, et quand ils sont sortis du caveau où ils avaient dansé, dansé, dansé, lui accroché au bras de la belle Marcelle, quand ils ont allumé chacun la cigarette de l’autre, Pierrette a eu une pointe d’envie, elle a voulu en être, du haut de ses treize ans, c’est Jean qui lui a tendu le paquet, puis la flamme, elle a allumé sa première cigarette, Jean s’est vaguement inquiété, Tu ne diras rien à Pauline, hein ?

Il lui a dit qu’il viendrait la chercher à dix-huit heures précises, mais elle a eu une scène épouvantable avec Pauline qui lui reprochait de la laisser seule, Encore une fois, alors elle a claqué la porte de Corbera, dévalé l’escalier en courant, Attrape moi si tu peux, maintenant elle est très en avance, plaquée contre la porte pour éviter la pluie, elle s’abrite du vent pour allumer une cigarette, même si, elle le sait, fumer dans la rue ça fait mauvais genre, elle s’absorbe dans la contemplation d’une tâche de fuel irisée par la pluie.

Ce serait peut-être mieux de vous asseoir, un air glacial coule le long de sa colonne vertébrale, elle a attrapé sur la table encore chargée des restes du petit déjeuner le paquet de Kool menthol avant de s’effondrer sur le sofa, Il y a eu un accident, elle a allumé une cigarette, elle a tiré très fort sur la Kool menthol, une suite d’aspirations très rapprochées, Que la tête me tourne, vite, je ne peux pas entendre ce que je sais déjà.

Elle est debout dans la rue, devant le camion itinérant de la poissonnière, ses cheveux courts froissés, drapée dans son peignoir jaune paille, elle porte ses mules à talons de bois fourrées de laine, notre voisine s’approche, Pierrot lui tend son paquet de Peter Stuyvesant rouges, puis allume elle-même une cigarette, la beauté du geste efface le négligé de sa tenue.

Sa peau douce caramel chauffée de soleil, l’air chargé d’iode tiède, le sable ardent sous les pieds, le goût de la mer dans sa gorge, ce n’est pas assez de brûlure, elle allume une cigarette, sans même plisser des yeux, un parfum d’ambre, de sel et de tabac blond, l’odeur de ma mère c’est celle des vacances.

Le temps long qu’elle passe devant le miroir grossissant, ce temps exagéré qui nous mettait systématiquement en retard aux déjeuners où nous étions attendus — dis-moi qui est la plus belle — à peaufiner l’ombré du fard irisé sur ses immenses paupières, le mascara appliqué en couches multiples, la terra cotta dont elle poudre généreusement ses pommettes, le rouge à lèvres satiné qui attendri la bouche, elle se regarde encore une fois, soulève un sourcil, elle peut alors allumer une cigarette sur laquelle elle laisse la trace de ses lèvres fraîchement peintes.

Nous prenons parfois le train de banlieue ensemble le matin, elle part travailler dans une agence immobilière du boulevard Magenta, moi je vais en cours aux z’arts z’a, nous remontons le quai de la gare de Yerres pour nous trouver à la bonne hauteur, celle de la voiture fumeurs, il est huit heures, peut-être la demie, elle allume sa troisième cigarette dans le wagon gris et moite.

C’est l’été, retour de la Marana, Jacques au volant, je suis sur la banquette arrière de la Ford Escort, Philippe à mes côtés — c’est sa première fois en Corse — vitres baissées, la voix de Nina Simone dans l’autoradio, le grésillement de l’allume cigare, ils fument tous les deux, Ça va vous n’avez pas trop d’air derrière, comment faire autrement qu’avec l’air qui éloigne la nausée, et puis ce geste inouï sur le parking du primeur en bordure de route, elle a extrait le cendrier du tableau de bord, en a versé les vingt mégots sur le goudron chaud, sans la moindre hésitation.

L’appartement est silencieux, c’est l’heure qu’elle préfère pour écrire, avec son stylo plume à encre violette, sur son papier extra blanc vergé, déjà une cigarette à la main, cette cigarette qu’elle allume toujours comme préalable à toute action qu’elle juge importante, Ma chérie, je profite que Jacques dort encore pour t’écrire…

Codicille : j’ai trépigné en écoutant la vidéo, elle allume une cigarette, c’est le geste de ma mère, faire remonter les souvenirs, broder sur les anecdotes racontées dans l’enfance, une manière de parler d’elle.

4. Louis


proposition de départ
1

C’est une journée grise et douce, Louis est assis à la table du salon de Corbera, il se tient droit dans son costume en lainage à chevrons. Devant c’est le silence, ses yeux semblent perdus bien au-delà de la fenêtre qui donne sur l’avenue. Il se souvient de la plage ouest de Menton, le drame qu’il a deviné à l’horizon, sans hésiter il s’est jeté à l’eau — c’est un bon nageur, depuis l’enfance il plonge au pied de la citadelle, à Ficaghjola, il aime la caresse fraîche de l’eau sur sa peau amollie par la chaleur. Il a nagé vite, la jeune femme abandonnait déjà, il l’a soulevée hors de l’eau et l’a obligée à regarder le ciel, il l’a ramenée jusqu’à la plage en nage indienne, la ville, la Marine Nationale, les sauveteurs en mers l’ont récompensé pour son courage et dévouement. Maintenant il contemple le mur fleuri du salon, cherche une présence amie. Dans sa gorge serrée il y a comme un goût de sel, dans sa tête ça résonne, les voix menaçantes des soldats de la rue des Saussaies, Antoine ne l’avait prudemment pas mêlé à tout cela, une ombre effleure son visage défait, il tremble. Il a envie de fumer, sa main glisse dans la poche intérieure de la veste à chevrons, il sent le paquet souple sous ses doigts fluets et maladroits, il a du mal à saisir une cigarette, et ce fichu briquet qui ne veut pas s’allumer, son doigt s’étale mollement sur la pierre, il se résigne, devant ses yeux la lueur d’une petite flamme s’extrait de la grisaille, la voix murmurante de Jean le fait sursauter, « papa tu veux du feu » ? Il aspire une longue bouffée de tabac, puis il referme les yeux, il est seul.

2

Tu es seul devant la table. Ton corps raidi dans ton complet anthracite, si tu relâches les épaules tu tombes. Vertige. Autour rien que du silence, rien que l’oubli. Dans l’obscurité surgit un souvenir. L’horizon de la plage de Menton, des corps battus par les vagues, tu t’es précipité dans l’eau sans réfléchir, tu es bon nageur, depuis toujours tu aimes le frisson glacé du premier plongeon. Tu crawles, athlétique, la femme renonçait, aspirée par le fond obscur, tu l’as attrapée, tu l’as serrée contre toi, tu as crié « regarde le ciel », tu l’as trainée jusqu’au rivage. Héroïque. Maintenant tu fixes un point dans la tapisserie du salon. Un goût de sel brûle ton larynx. Sur ton visage une ombre, sous ton crâne ça cogne, l’acharnement des SS. Depuis tu ne dors plus. Depuis la nuit l’emporte, avec elle la guerre, et le bruit des bombes, la peur, un goût de cendres. Tourments. Tu voudrais fumer, tes doigts maigrelets froissent le paquet, tu t’agaces. Tu attrapes une brune, le briquet résiste, ton doigt ripe sur la pierre, il n’y a rien à faire, tu renonces. Ton thorax pressé de colère impuissante. Jean s’approche, « papa tu veux du feu ? ». Tu aspires une bouffée âpre, tu fermes les yeux, dans le noir tu es seul.

Codicille : me suis battue avec cette proposition, voulais faire apparaitre ce personnage de Corbera, projet en cours. Le souvenir qui surgit — une action —, m’a posé une difficulté supplémentaire pour travailler les nuances. Et François avait raison en pariant : j’ai commencé par la douce.

3. quitter Alger


proposition de départ
format nouvelle

je ne sais pas te pardonner de n’avoir pas tenu ta promesse de m’avoir arraché le cœur je ne sais pas comment vivre je ne sais pas penser sans toi je ne sais pas ranger le désordre couper cette sonnerie qui ne s’arrête jamais je ne sais pas écouter le silence je ne sais pas pleurer je voudrais hurler un cri long comme une sonnerie de téléphone mais les petits dorment ou peut-être qu’ils font semblant je ne sais pas dormir ou peut-être je devrais faire semblant je ne sais pas te dire j’ai tant de choses à te dire je ne sais pas j’ai peur d’oublier tes yeux d’oublier tes mains d’oublier ta voix je ne sais pas fermer les malles il faudra fermer les malles avant demain et Jean viendra nous chercher, il faudra faire une halte à la cité, ils seront tous là à pleurer devant ton cercueil, et puis il faudra partir, parce qu’ici il n’y a plus rien à vivre demain il faudra quitter la promesse que nous nous sommes faite sur le tarmac en arrivant à Alger tu t’en souviens demain il faudra quitter nos rêves de sable

format roman

La veille de départ il a fallu remplir les malles, à la hâte, du linge et des vêtements pour les enfants, des vêtements chauds puisqu’à Paris février était glacial, des jouets, les couvertures kabyles pour emporter un peu de la vie d’ici là-bas, le reste pouvait attendre, le sommeil pouvait attendre aussi. Pierrot a passé la nuit à fumer, les pieds nus sur les carreaux, du balcon elle a contemplé la baie illuminée, elle a commencé à te parler, toute la nuit elle t’a parlé, debout devant ta collection de trente-trois tours, puis couchée sur le carrelage froid elle t’a parlé encore, et quand l’aube s’est levée, elle contemplé le salon, c’était comme un champ de bataille, bien qu’il n’y ai plus aucun combat à mener, les malles encore ouvertes, les restes du diner sur la table, des cigarettes froides dans le cendrier, voilà à quoi ressemblait le dernier réveil à Oran, ou plutôt le dernier matin puisqu’il n’y avait pas eu de sommeil. Pierrot a pris le temps de défaire les lits, de replier méthodiquement les draps — dans chaque pli enfouir un peu de douleur, il faudra penser à faire laver les draps. Pierrot s’est laissée tomber sur une des lourdes chaises western, elle a allumé cigarette, nous — les enfants — étions silencieux et inertes, comme posés dans le décor. Enfin Jean est arrivé, il a souri de biais en fronçant le nez, il m’a prise dans ses bras, m’a pincé la joue, Il a poussé doucement les deux grands dans le couloir orange, Pierrot flottait derrière, depuis le seuil elle a du regard fait le tour de l’appartement aplatit sous la lumière crue du matin, il lui semble que la sonnerie du téléphone ne s’est jamais arrêtée, tout est allé si vite, « allez ma Petretta, il faut y aller maintenant ». Dans le couloir deux hommes de la base militaire attendaient, prêts à charger les malles, puis ils nous ont escorté jusqu’à Tafraoui. Sur le tarmac la caravelle était prête à décoller, au pied de l’escalier, le capitaine Ben Mechri et sa femme nous attendaient, ils ont serré Pierrot dans leur bras, comme s’il s’agissait de leur propre fille, lui a ensuite posé sa main sur l’épaule d’Alexandre, il a attrapé son regard, « toi mon petit tu devras être fort ». Le cercueil avait été mis à bord avant notre arrivée, nous sommes montés lentement dans la caravelle — cette journée serait sans doute la plus longue de notre vie en Algérie — et nous avons rejoint l’aéroport d’Alger. Ça ne serait pas si simple alors de quitter la ville, il y avait encore bien des adieux à faire, on a fait déposer ton cercueil devant l’entrée du bâtiment 4 où nous vivions encore quelques mois auparavant à Dar el Beida, les habitants de la cité ont pu te rendre un dernier hommage, ils ont pu nous regarder avec une sorte d’effroi, ils ont pu présenter à Pierrot de sincères condoléances. Le jour tombait, maintenant il fallait quitter Alger. L’aéroport était plutôt calme, il n’y avait plus beaucoup de trafic à cette heure-là, c’était comme si un voile paisible adoucissait l’austérité du moment, mais quand l’officier a affirmé que je ne quitterai pas le territoire parce que nous ne pouvions pas présenter l’autorisation paternelle, l’air s’est alourdit, chargé comme une poudrière. Pierrot sentait sa gorge qui prenait feu, elle avait beaucoup trop fumé depuis l’accident, elle ne respirait plus que le tabac de ses Kool menthol depuis trois jours. Jean a pris la parole, la discussion est devenue absurde, personne ne semblait vouloir faire l’effort de comprendre que mon père était dans un cercueil, que c’était pour cela que nous quittions l’Algérie, évidemment il n’avait pas pu remplir cette fameuse autorisation paternelle, mais l’officier s’obstinait à ne pas comprendre, Jean a fini par faire appeler le capitaine Ben Mechri à la base, et après ce qui a semblé des heures pendant lesquelles je n’ai pas quitté les bras de mon oncle, on a rejoint le tarmac où stationnait le DC 8 d’Air Afrique. J’ai quitté la ville par les airs, soulevée, arrachée du sol où je suis née et je n’en garderai aucun souvenir. Se souvenir d’Alger c’est l’inventer, son odeur de sable, sa douceur, sa côte caressée par la mer, la neige sur le Lalla Khedidja, Alger ce ne sera jamais qu’une invention ou une promesse. Il faudrait toujours quitter les villes côtières par la mer, pouvoir s’en éloigner lentement, le temps qu’elles s’impriment en nous, villes suaires, les arcades du boulevard Che Guevara, la wilaya, la silhouette de Notre-Dame d’Afrique, les cubes blancs de la kasbah, les rêves de sable.

Codicille
Je n’ai pas eu le choix, quitter la ville c’était raconter la première fois, c’était quitter Alger.

2. un enfant du pays


proposition de départ

Du dehors, c’était l’aube d’été. Dans le premier lacet en descente à la sortie du hameau de Costa, c’est Antoine qui a trouvé Titus agonisant entre le bord de la route et le ravin, tripes à l’air, le malheureux chargé par un sanglier pendant la nuit. Il a prévenu Stella au petit matin et c’est Dominique, le Dominique des Raphaelli qui a soulagé la pauvre bête, d’un coup de carabine. Annonciade, la femme de Dominique, ça l’a rendue comme folle, abattre un chien, comme ça, avec ce geste qu’elle voudrait d’un autre temps, tout ça parce que Stella elle avait peut-être mieux à faire qu’à prendre soin du chien, tout ça parce qu’elle a laissé Titus errer sur les routes à la nuit tombée, la pauvre bête, ce n’est pas naturel un chien qui erre la nuit comme ça, et que ce soit à son Doumè qu’on ait demandé de l’abattre… elle ne redescend pas de sa colère. Alors le dimanche après la messe au village de Campile elle n’a pas su retenir les mots, devant tous ceux de Versagliese, et aussi ceux de Costa qui sortaient de l’église, elle s’est campée devant Stella, et ce qu’on a entendu ce sont bien ces mots-là, « Stella, je te le dis moi, ce n’est pas bien ce que tu as fait, ton Titus, tu n’aurais pas dû le laisser la nuit au dehors, tu le sais que c’est dangereux la nuit, tu les sais les histoires ». Stella ça lui a coupé le souffle, d’être cueillie comme ça, le jour du seigneur, avec le hameau tout autour, mais qu’est-ce qu’il lui a pris à la petite de s’en prendre à elle, vraiment elle avait joué de malchance avec le sanglier, alors les mots sont repartis très fort en retour, les deux mains croisées sur la poitrine comme pour se préserver de la disgrâce, les sourcils bruns serrés comme pour éviter tout malentendu, « c’est toi qui me dis ces choses ? Mais dis-moi, c’est vrai que toi tu es bien placée, toi que ta mère c’est même son fils qu’elle a abandonné, chì vergogna ». Les têtes tout autour se sont baissées dans un même mouvement, comme pour échapper à la foudre. Annonciade s’est figée, bien sûr elle la connait l’histoire de Félix, placé à la naissance parce que Mimi elle avait pas de père pour le petit, et pas l’argent non plus, il a grandi dans une famille d’accueil à Bastia, dans l’ancienne rue Droite. Au début sa mère venait le voir de temps en temps et puis un jour elle n’est plus venue, elle n’a plus voulu de sa honte ravivée chaque fois qu’elle redescendait les marches étroites de l’immeuble de la rue Droite, des prétextes inventés pour aller à la ville, elle a trouvé un homme, elle a eu ses deux petites filles, Annonciade et Vanina, elle s’est réfugiée dans cet amour-là, et elle n’est plus venue, et Félix qui n’était encore qu’un tout petit a oublié la mère dont il porte le nom. C’est à l’armée, bien vingt ans après, alors qu’il se confie à Cesarini — un compatriote avec qui il s’est lié d’amitié à l’arsenal de Toulon, qui par extraordinaire était originaire du hameau voisin — il a appris où vivait sa mère, et il a su pour les deux petites sœurs. Félix il a d’abord eu un choc, et puis Cesarini l’a convaincu de retourner au village, « je viendrais avec toi s’il le faut », et il a trouvé la force de revenir à Costa à l’automne suivant, et il a retrouvé sa mère. C’est à ce moment que tout le village a su pour l’abandon, mais les habitants ont choisi le silence, les mots ça fait rien que réveiller la souffrance, ils se sont tus, surtout que le petit Félix il a pardonné, il a fait valoir ses droits, il est redevenu un enfant du pays. On lui a fait une place dans la maison familiale, il a ouvert grandes les fenêtres pour chasser l’air mauvais, il a restauré la charpente, il a comblé les fissures. Oui, Annonciade elle la connaît l’histoire mais on avait fait silence, et puis ça n’avait aucun rapport avec le chien, du chagrin elle en avait assez comme ça, et ce n’était pas de sa faute à elle si sa mère n’avait pas eu de père pour Félix, c’était trop la parole de Stella, alors elle a décidé qu’entre elles deux il ne se dirait plus jamais rien, ni même entre ceux de Versagliese et ceux de Costa et elle a convaincu tous les habitants du hameau. Entre ceux de Versagliese et ceux de Costa c’est silencieux depuis cinq ans aujourd’hui, personne ne s’en étonne, bien fou celui qui oserait rompre le silence, on se réunit pour A Santa devant l’église de Campile, les habitants prennent place pour le festin autour des grandes planches drapées de blanc, couvertes de rameaux d’olivier, mais désormais ceux de Versagliese et ceux Costa font table à part. S’ils boivent un peu trop, si le vent tombe, si la nuit enveloppe le col de saint Antoine, les hommes s’autorisent à oublier cette guerre sans nom, dans la griserie ils se mélangent devant le bar dressé pour l’occasion, mais les femmes restent dociles, se tiennent droites et fières à leur place, elles mangent posément du bout des lèvres en surveillant que les enfants n’aillent pas rompre le silence, en évitant prudemment de croiser le regard du clan opposé, elles refusent la faute, elles portent comme une croix le poids de cette sombre histoire.

j’étais en Corse quand la consigne est tombée, ici c’est presque un art de vivre : des villages coupés en deux à cause d’une dispute, alors j’ai brodé sur une histoire bien réelle rapportée par une amie, j’ai joué avec les souvenirs du langage de mes aileul.e.s, Pauline, Félicité, Jojo.

1. sur les quais


proposition de départ

C’est un matin morne de février 1951, l’air est chargé de brume froide et du bruit de la ville. En sortant de l’immeuble, Mili jette un œil dans la vitrine du barbier de Nassau Street, elle vérifie sa mise, avant de sortir elle a noué ses cheveux roux sous un chapeau brun feutré, sur ses épaules une courte cape en fourrure, elle balance doucement les hanches pour faire tourner sa jupe de laine autour des mollets, elle sait le petit effet de leur galbe délicat, surtout quand elle chausse ses bottines noires à boutons, à revers de velours, elle ne les porte que le dimanche, ou comme ce matin pour le départ du ferry. Mili jette un regard sévère au ciel épais pour s’assurer que les nuages vont bien se tenir, puis se dirige vers le port sans hésiter, une douce euphorie réchauffe sa gorge. Quand la sirène mugit, agitant des nuages de plomb, Mili allonge le pas sur les pavés luisants de Fulton street en veillant à ne pas glisser sous la bruine fine qui trouble l’air. Deuxième cri de la sirène, maintenant elle court en serrant fermement contre sa poitrine un petit sac en toile brute, ça lui donne une contenance, elle voudrait échapper aux œillades sur son passage, mais elle croise malgré elle le regard brûlant de Freddie, celui du drugstore, sifflement admiratif, hey Mili, quelle allure ma belle, me demande bien qui c’est le petit veinard qui t’attend, pauvre Freddie, s’il croit que je vais lui dire que c’est un bateau tout entier qui m’attend, alors il rêve. Chaque fois qu’elle le peut Mili vient assister au départ des paquebots, comme elle le faisait petite fille, à l’époque sagement assise à côté du père sur un banc de Battery Park, un jour on traversera l’océan ma Mili, sur un de ces beaux navires, un jour que je serais riche. Aujourd’hui elle se mêle à la foule sur les quais, parfois elle imagine connaître quelqu’un à bord du monstre flottant, voir son père, les bras posés sur les garde-corps du pont supérieur, il aurait prit le temps de lui dire quelques paroles tendres et rassurantes avant de partir, il compte ce moment où elle se fait croire aux adieux. Quand elle arrive sur le quai elle découvre le bateau déjà en mouvement, elle ne distingue même plus les traits des passagers qui se tiennent sur le pont, elle devine juste leurs bras qui balayent doucement l’air humide, leurs mains en au revoir à Manhattan, tandis que l’immense cheminée libère une volute fuligineuse qui se délie dans le mat du ciel. Désemparée Mili se détourne de l’horizon, sur les quais il n’y a plus que quelques badauds au spectacle du départ. Parmi eux, Vaughan, il est descendu downtown en quête d’images, il n’aime rien tant que la ville adoucie, nimbée de grain humide, les gratte-ciels qui s’effacent dans la brume de l’oubli, et il a entendu la sirène, il tenait là un bon sujet, la coque majestueuse, les ponts noircis de voyageurs, les tourbillons de fumée, il a rejoint les quais où trainaient quelques curieux, dans le cadre de son appareil Leica, le Liberté géant se découpe dans la lumière fade, et, ça l’a amusé, trois jeunes sous-officiers qui se photographient devant le port, souriant fièrement dans leurs costumes militaires, ils se figurent la mine ravie de leurs mères quand elles découvriront fébrilement les précieux clichés. Les gars ont roulé toute la nuit, remontant la côte Est depuis la Floride, quinze jours de permission à bord de la vieille Ford négociée quelques billets à Detroit, ils n’ont pas vu La Havane, mais l’azur de Key West, et du pays ça ils en ont vu, Cincinnati, Lexington, Chattanooga, Atlanta, Miami, Key Largo, Savannah, Richmond, Washington, Baltimore, Philadelphie... c’est Burckel qui a eu l’idée de cette halte à New-York, s’ils ont de la chance ils pourront fourguer la Ford pour vingts billets, et aller sur le port jeter un œil à l’horizon. Ils ont rejoint les quais, ils ont eu la surprise de découvrir le Liberté au départ, troublés d’assister à la scène du dehors, après avoir quitté Le Havre quelque mois plus tôt à bord du même navire pour s’engager dans la Royal Air Force. Mili est au spectacle, les jeunes gens prennent des pauses, droits et fiers dans leurs tenues galonnées, elle se félicite d’avoir pris soin de sa mise, admire leurs vingt ans ambitieux, elle sait qu’elle ne doit pas les regarder trop, ils pourraient se méprendre, elle tend l’oreille pour saisir une langue qu’elle croit reconnaître, depuis toutes ces années qu’elle vient assister aux départs des paquebots c’est la première fois qu’elle est en veine, des Français ! Ses rêves d’enfance refont surface, la vieille Europe, Paris, un jour, c’est elle qui montera à bord du géant, elle pense tendrement à la fierté que ce serait pour son père. Perruccini prend un dernier cliché, il élargit le cadre, six corps en presque parfaite symétrie, en arrière-plan la silhouette du navire qui s’éloigne, telle une épave fantomatique, Mili se tient presque au milieu du cadre, Mailllard et son ami Burkel font face à l’objectif, entraînant avec eux le visage de la jeune fille. Perruccini, attendri par l’hésitation entre le sourire et la gravité, sa peau claire de rousse, son regard gris et doux, encourage Mili d’un sourire, dans le cœur de la jeune fille c’est comme des grands coups frappés, elle peine à reprendre son souffle depuis sa course sur Fulton, sous la jupe de laine elle sent ses jambes tremblotantes, elle aspire une bouffée d’air qui glace ses poumons, des eaux noires du port monte une odeur de métal humide et de charbon brûlé qui l’écoeure, enfin elle plante son regard gris dans l’objectif, derrière elle se souvient des yeux noirs de Perruccini.

Codicille : d’après une photographie retrouvée miraculeusement, légendée Port de New York, 1951, sujet d’un travail en cours, explorer la possibilité d’un autre récit. Sourire intérieur d’avoir fait se rencontrer les personnages réels du projet initial avec les inconnus de la photographie.

 



page proposée par Caroline Diaz
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1ère mise en ligne 24 juin 2020 et dernière modification le 5 novembre 2020.
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