de l’art perdu des webcams (digression)

de la naissance du web avec images, et retour sur le 27 décembre 2004


Ce n’est pas de la nostalgie, c’est seulement que les questions restent pertinentes à mesure que nos blogs s’alourdissent en contenus, se déploient en arborescence : comment proposer une lecture rassemblée, des outils synoptiques ?

Allons même plus loin : si chaque blog est une « enquête » dans l’exploration du monde (au vieux sens de celle d’Hérodote), il est aussi ligne de construction d’une représentation, c’est le travail même de pioche et bêche du roman. L’imaginaire du monde d’aujourd’hui – je veux dire l’imaginaire littéraire – est constitué des trajectoires singulières de tous ces voyageurs qui depuis des années s’entrecroisent, ralentissent ou reprennent, font des écarts, s’en vont dans les images et reviennent au texte. L’enjeu – majeur – s’exprime là : nous avons, mais ensemble à constituer ce graphe matériel d’une profusion de traces, que la cartographie des associations et communautés démultiplie et juxtapose, en puissance de traversée qui l’égale au train d’Anna Karénine.

Je suis vieux con (y en a plein qui vous confirmeront, pour les deux séparément ou ensemble), je répète mes axiomes personnels : vital, vital d’avoir son propre nom de domaine et d’être maître de son hébergement et de ses bases de données ; vital, vital de les associer aux plateformes réseaux (au choix, de Facebook à Framasphere, de Twittter à SeenThis, ou pourquoi pas LinkedIn, Instagram, Bobler) mais faire en sorte de ne pas confier à ces plateformes en permanente reconfiguration vos ressources « lentes », le fil profond de votre marche dans ce qui est la pure tradition de l’écriture, des Lettres de Mme de Sévigné au journal de Léautaud ou aux milliers de cartes postales envoyées par Lovecraft, garder chez soi ce qui fonde ces parcours avec constitution d’une interprétation ou d’un inouï ou imprévu du monde.

Je sais, il y a pour chaque point de parfaits contre-exemples, qui en eux-mêmes sont des questions. Par exemple, il y a bien 20 ans que je suis et admire le travail d’André Markowicz : André s’est refusé pendant des années à écrire sur son travail de traducteur ou de poète. Cela exigeait la rencontre, l’oral, la scène – et quels voyages intérieurs alors il nous faisait faire. Que Facebook soit un outil faible, avec disparition rapide (pas pour leurs silos de données refroidis, dans les anciennes plateformes pétrolières offshore ou dans le sous-sol de l’Alaska), et que notre pratique sociale sur ces plateformes tienne en soi d’une oralité partielle, et depuis 2 ans la page Facebook d’André est une ressource web des plus essentielles sur la langue, la politique de la langue, la fraternité des langues. Qu’il y ait un site Markowicz tuerait cette liberté, et ce n’est pas faute pourtant de lui avoir proposé accueil (voir sa présence, depuis le tout début du site, bien avant que je passe le relais en 2005sur remue.net).

Je sais très bien aussi qu’il y a des sites d’excellence, aussi bien dans leur fonction historique que dans ce qu’ils maintiennent au présent, qui sont parmi les plus essentiels poèmes que le web ait créés ces 15 ans, qui refusent obstinément toute possibilité synoptique, ainsi du désordre de Philippe De Jonckheere ou de la grange de Karl Dubost. Je sais aussi combien de fois je clique sur une adresse qui m’importe ou m’émeut (avant-hier : Japanese Spiral) pour trouver porte close, et site fermé.

Pas trop envie d’expliquer l’ensemble des raisons qui me font, ce 27 décembre 2014, revenir à ce qui se passait sur mon site en décembre 2004. C’est peut-être lié à ça, c’est beaucoup plus probablement lié aux 10 ans depuis ce tsunami parti des côtes asiatiques mais qui venait soudainement traverser la maison, un billet d’abord sous la forme html de ce premier journal images installé sur le site en décembre 2001, et donc j’ai gardé une sélection (oui, toujours eu pratique d’effacer une partie des archives du site, ça aussi question ouverte), présente à l’adresse tierslivre/wcam.

La bascule, pendant ces vacances de Noël 2004 où je relisais Balzac, ç’avait été la décision de faire de la partie blog (trace fossile dans la mention « spip » incrustée dans mes URL, qui serait inutile aujourd’hui) la partie principale du site, et d’y transférer progressivement les anciens articles.

L’ancienneté est là : la page liens est probablement la seule qui ait survécu depuis 1997, même si tout y a été changé dans le contenu comme dans l’apparence. Il reste quelques articles à ne pas avoir été transférés, ils sont pour moi comme des marqueurs au Carbone 14, ainsi cette azerty biographie.

Pour l’enjeu, je me souviens comment 2 ans plus tôt, à l’été 2003, j’avais repris manuellement tout le site remue.net, qui contenait déjà 800 pages à refaire une par une. On avait installé dès 2002 sur remue.net des modules blogger.com (bien avant qu’ils soient rachetés par Google) pour nos petits télégrammes d’actualité. Avec la configuration CMS + base de données (et donc l’increvable spip, rustique mais modulable à l’infini – à condition de mettre un peu les mains dedans, sinon le site ressemble vite à un vieux journal au fond du garage) une modif sur le seul fichier article.html et le fichier .css associé s’applique à l’ensemble des pages.

Quand je revois ces 3 ans d’une première chronique photo, c’est toute l’élaboration manuelle qui me revient, préparation des petites icônes, liens vers les photos agrandies, frames pour la mise en page. Tout d’un coup, tout cela devenait quasi automatique, et probablement cette page intitulée on fait quoi quand on ne fait rien, pas répertoriée dans la page index officielle de ce que j’ai gardé, et que je redécouvre aujourd’hui, est la dernière que j’ai composée manuellement.

C’est aussi une réflexion sur les contenus : quand on écrit sur web, on ne s’adresse pas plus à un lecteur qu’on ne le fait quand on écrit un livre. La notion de publication était déjà parfaitement irréductible : on publiait sur le web. Mais il s’agissait d’une petite communauté, avec laquelle on partageait des liens étroits – cela n’empêchait pas les trolleurs et les aboyeurs, je m’en suis connu dès l’époque, ça semble faire partie du web comme ça faisait aussi partie du courrier des lecteurs des journaux, et des lettres d’insultes qu’on recevait via nos éditeurs. Ce curseur entre le privé et le public n’était pas au même endroit, c’est une discussion qui renvoie en partie à cette oralité partielle évoquée à propos de Facebook. Les expériences que tous nous ferons, plus ou moins régulièrement, via blogs anonymes ou pseudonymes, en provient en partie. Ainsi, est-ce que j’oserais publier aujourd’hui sur mon site cette lettre qui m’expulse des Arts & Métiers, mais où le directeur prend la peine d’espérer pour moi meilleur chemin (oui, merci, je crois que je l’ai trouvé !) ?

Tout cela rejoint aussi la question des plateformes collectives : on appelait ça, avant 2000, des « anneaux » – on avait l’anneau littéraire. Les réseaux sociaux, en s’accaparant discussions et commentaires – comme c’est étonnant, à relire un ancien billet comme ce mais où en sont les pionniers du Net, qui date aussi de la toute première mise en ligne de ce Tiers Livre en spip (5 janvier 2005), de la richesse des commentaires et discussions – ont aussi rendu plus fluides ces communautés qui peuvent servir de permanente relance dans le nécessaire étoilement du web : ce qui avait été mon but avec remue.net, puis aussi, mais dans une autre configuration (les rêves qu’on plaçait dans l’émergence du livre numérique) avec publie.net puis nerval.fr que je maintiens au ralenti mais plus passionné finalement par ce que les auteurs que je découvre fabriquent directement sur leurs blogs, l’instance même de ces noeuds collectifs se déplace probablement aussi à mesure que nous avançons, et que la reconnaissance de la création web s’établit hors de nos premières communautés. Ce sont là des questions, même pas des constats.

Et pourtant on ne change pas de route – on découvre par le regard arrière la fixité de la route prise, qu’on ne savait pas à l’instant où on la prendrait. Ainsi ce billet que je redécouvre où je pars des arcs-en-ciels pour revenir à Lyotard & Monory. Je me revendique ici, depuis 15 ans, d’une digression. Et si c’est elle désormais qui se réunit et m’emporte, tant mieux, je suis prêt au voyage (ou alors, autre version : découvrir qu’il s’est fait sans qu’on y pense, et qu’il décidera lui-même de son terme, peut-être bien plus rapidement qu’on voudrait – on a tellement de morts, aussi, en 15 ans, sur la route...).

Alors pareil que dans l’histoire des mutations de l’écrit, c’est l’étude des transitions qui désormais nous requiert avec le plus d’intensité ou d’intérêt, revenir dans son propre site examiner les instants de saut en avant c’est devenir le spectateur non pas de soi-même, mais d’une histoire collective qu’on ne peut formuler que rétrospectivement.

Autre réflexion aussi sur le statut de l’image, et c’est à cela que je voulais en venir. J’ai vu mon premier appareil photo numérique au premier Banquet du Livre de Lagrasse, donc 1993 ou 1995, quand Jean-Michel Mariou avait obtenu de Gestetner l’installation d’une fabuleuse machine qui nous permettait de publier un journal quotidien, et aussi d’imprimer des livres. On ne parlait pas alors d’Internet, on a d’ailleurs toujours du mal à s’en parler avec Verdier, qui devait publier mes Fictions du corps ce printemps 2015 et est revenu sur sa décision compte tenu de leur présence sur mon site, alors que pour moi c’est la synergie des deux ressources qui est décisive. J’ai pris leur décision sans discuter, mais avec regret, et volonté en ce cas de me protéger par un minimum d’éloignement. On verra bien si un autre éditeur de l’imprimé est prêt à prendre le risque.

Ces premiers appareils numériques, je les voyais dialoguer avec les appareils photo argentique, mais je ne voyais pas cela interférer avec mon travail d’auteur, je restais dans une sorte de refus global, hors les appareils jetables utilisés pour Paysage Fer (voir ici les 52 photos), ce qui a pour moi été la transition.

Ce que je voulais, intuitivement, c’est que l’ordinateur photographie. Je dois toujours avoir dans le fond du garage cette petite boule bleue translucide, qui devait valoir dans les 35 euros, qu’on reliait à la prise USB du Mac et créait des fichiers .jpg de 240 Mo environ. Je me revois, à Rennes en 2000, lors d’un atelier d’écriture (initié à la fac Arts du spectacle par Denis Guénoun et Bruno Tackels, belles fraternités qui s’induisent de ces risques pris ensemble), marchant l’ordi tenu horizontal devant moi dans un centre commercial Champion sur lequel on travaillait avec les étudiants, la petite sphère bleue pouvant capter les images mais pas les stocker, il fallait bien promener l’ordi avec elle.

Et le comble, dans cette fossilisation permanente de nos ordis, c’est qu’une simple recherche LightRoom me permet de les retrouver alors que je les croyais disparues – en voilà une ci-dessus en haut de page, et si vous glissez la souris par dessus vous m’apercevrez en reflet, l’ordi droit devant. Elle ne seraient même « pas si pires » comme diraient les copains du Québec – je crois que c’est le moment où on commençait à se doter de téléphones portables, mais loin encore celui où eux aussi capteraient des images. N’empêche, ce sont aussi des bascules qu’il faut temporellement reconstruire.

Faites de cette façon aussi, bien avant que l’ordi soit équipé d’un capteur photo pour Skype et autre, ces images de l’IUFM Fort-de-France, en novembre 1999, et que je peux donc considérer comme mes premières images numériques. À noter que ce lien avec l’ordinateur était alors nativement le rêve de publication web avec images : puisque de 1999 aussi cette image où je représente ma table de travail avec mon CD-Rom Littré (celui qui depuis lors est sur le disque dur de tous mes ordis successifs), même s’il s’agit d’une page encore plus fossile.

Je ne m’étais jamais aperçu avant ce soir que ma démarche d’image était née de ce lien direct à l’ordi et à la publication web, plutôt que de l’acquisition d’un appareil photo numérique, un tout petit Olympus de base (il est toujours là dans un tiroir, même sans batterie, je n’arrive pas à jeter mes archives hardware), qui contenait 32 images avant qu’on ait à les transférer sur le Mac, et la première fois que je l’utilise, étrangement, en décembre 2001, c’est lors d’une invitation au lycée qui avait été celui de ma terminale, Camille-Guérin à Poitiers – où apparemment j’utilisais déjà des effets audio sur le petit Mac « coquillage », je n’ose pas trop penser à ce que ça pouvait donner.

Dans ces années de découverte du web, c’était cette sensation de pouvoir se rendre dans l’espace en un point choisi (à la différence de la télévision, qui vous l’impose), et de le rejoindre par ses capacités sensibles – le voir, l’ouïe, faute du toucher. Nous accédions à une transgression de notre position dans l’espace géographique, et pouvions nous projeter en temps réel dans une position spatiale que seul l’écran nous autorisait.

C’est dans cette impression grisante, avec nos connexions encore en « 56k » — il s’en fallait encore de 5 ans presque pour l’ADSL, que nous découvrions ces webcams, et que chacun adoptait les siennes selon son propre imaginaire.

Ainsi, combien de fois pendant au moins 5 ans ai-je suivi celle de cette station-service Esso sur la côte Est de l’Islande, disparue maintenant.

Le plus surprenant, c’est que plusieurs autres ont continué. Ainsi, parmi mes favorites :

- le port d’Oban, en Écosse, d’où l’on s’embarque pour St Kilda – depuis le North Pier ou depuis le phare

- cette vue sur les montagnes de Sapporo (Japon)

- ou un port nordique, celui de Scalloway

- pourquoi pas directement à Ushuaia, et le soleil alors dans votre ordinateur ne se couchait plus jamais, pareil que les discussions qu’on avait désormais en direct avec un copain au Japon ou un autre au Québec... (ne pas manquer ce billet de Clément Laberge, voyager dans le temps, échange qui a servi – une fois de plus, une fois parmi combien – de déclencheur à celle-ci, de digression...

Et vous, alors, vous bloguiez quoi, le 27 décembre 2004 ?


Toutes images : site Tiers Livre, 1999-2002.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 décembre 2014
merci aux 4114 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page