Lettre à D.

On m’a dit : il est grand. Quand il entre, la salle s’assombrit. Il capte la lumière. On m’a dit : il est bavard, péremptoire. Je lui adresse un bonjour timide depuis la banquette. Faut-il que je me lève pour lui serrer la main ou que je l’embrasse, sur les joues, il va de soi. Nous ne nous aimons que depuis quelques secondes. On dit de lui qu’il est instable, voire complètement barré. Il vit d’on ne sait quoi, on ne sait où. Il s’assoit en face de moi et me sourit. Il retire son écharpe qu’il pose à ses côtés mais n’enlève pas son manteau. Il sort un livre de son sac. Il est passé à la librairie, il pensait à moi. Il me parle de la transformation de la société, de la lutte contre le capitalisme, que les libérations individuelles et collectives se conditionnent mutuellement. Il me dit que le 22 septembre 2007 André Gorz s’est suicidé à 84 ans en même temps que son amour, Dorine. Il me tend Lettres à D. Histoire d’un amour. Nous ne nous aimons que depuis quelques minutes. Je le remercie. C’est sûrement un bon choix. Je n’ai rien à lui offrir. Il s’en amuse.
– Je me contenterai d’un café pour cette fois. Je me commande une bière.
Il me tend son carré de chocolat. Ses mains sont d’une extrême finesse. Il ne fréquente pas beaucoup de monde, les autres lui font perdre son temps. Il ne cherche pas à croiser mon regard en disant cela, il semble s’auto-interpeller. Je sors une platitude — l’enfer c’est les autres. Il dit que les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer pour notre propre connaissance de nous même. Son sourire déforme légèrement sa bouche car sa lèvre inférieure résiste au mouvement du visage. Je lui demande en minaudant d’un ton coquin comme si j’étais à une date Meetic s’il est tordu. Il balaye des yeux le bar. Ce doit être ce qu’ils pensent de lui. Oui il est devenu déviant en réagissant aux actes obscènes de ces entrepreneurs de morale au service de la normalisation de la société. Il transpire l’intransigeance pour ne pas dire l’intolérance. Il s’est fâché avec tout le Plateau. Je me lève pour le fuir.
– J’userai avec toi de douceur dans mes déviances.
Nous ne nous aimons que depuis quelques heures. Il regarde nerveusement autour de nous. Quand je me rassois il déclare qu’il est tard, il doit partir. Il a passé un agréable moment en ma compagnie. Il pense qu’on se reverra et me tend la main.

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