#4. L’enseigne

Debout de l’autre côté de la rue, immobile, elle ferme les yeux. Elle inspire et expire lentement. Elle convoque le passé, prend racine dans le présent. Elle ressent quelque chose qui attire l’intensité. C’est une pensée et ce n’est pas une pensée, une émotion étrange. Elle imagine, projette son regard quelques décennies en arrière. Dans sa tête, elle la voit parfaitement. Son souvenir sur la photographie en noir et blanc est toujours présent. Tout ce qui lui reste à faire maintenant, c’est le lien entre l’enseigne de la photographie et celle d’aujourd’hui. L’identifier. Superposer comme des couches de calque les deux versions. Le sentiment de l’avoir retrouvée lui vient comme une douce révélation. Cependant, elle se rend compte qu’elle hésite. Elle ouvre les yeux. L’enseigne du passé et maintenant là devant elle, toujours cloutée au-dessus de la devanture. Combien de fois une part d’elle même a-t-elle immortalisé cet instant ? Combien de fois son corps s’est-il imprégné de cette sensation de déjà vu jusqu’à éprouver un espace vide à l’intérieur ? Combien de fois a-t-elle vécu cette scène au point d’atteindre une réalité aussi nette que son esprit pouvait la fabriquer à cet instant. Cette impression n’est pourtant pas une inconnue. De l’autre côté de la rue, l’enseigne est bien là. Elle se souvient sur l’instantané noir et blanc de la petite arabesque en haut à droite. Un motif floral de style mauresque. Une part d’elle-même a soudain l’impression que son imagination la précède. Avec le passage du temps, elle se rend compte qu’elle ignore encore la couleur d’origine de ce motif. Et pourtant, elle croit savoir. Elle devine. En tournant les pages de sa mémoire, elle attrape un presque rien de matière improbable. Les couleurs. Elle hésite. Jusqu’à présent son unique perception, c’était un monde en noir et blanc. Depuis son arrivée, tout ce qu’elle a perçu du décor s’est colorisé. Tous ses repères sont en alerte, le monde qu’elle n’a connu qu’en noir et blanc vient de s’animer, s’ouvrir à la vie.