#40 jours #21 bis | feuille de l’épitaphe

Y retourner. Ce n’était pas tout. Passer minutieusement par tous les points de contact déjà soulignés. Grimper. Remonter, à pied jusqu’au plateau. Entrer dans le cimetière. Plutôt en fin d’après-midi, pour capter la ville immense au lointain dans la diagonale du soleil déclinant. Ou au levant, si le cimetière est ouvert, ce qui serait étonnant. Circuler entre les tombes pour voir si a été replacée au moins une copie du Silence de Préault, une autre histoire. Puis rejoindre la tablette sur son pied. On dirait un pupitre pour écrire debout. Recopier l’intégralité de ce qui est gravé . Stendhal (1783-1842) : Souvenirs d’égotisme « Que de fois, balancé sur une barque solitaire par des ondes du lac de Côme, je me disais avec délices : Hic captabis frigus opacum. »  Si je laisse de quoi faire cette tablette, je prie qu’on la place dans le cimetière d’Andilly, près de Montmorency, exposée au levant. » Et en dessous, la traduction : Là tu respireras la fraîcheur obscure ». Bucolique, Virgile. Te dire que tu vas lire Souvenirs d’égotisme dès que possible, au risque de. Ensuite, t’asseoir entre les deux ifs sur la droite, non loin de l’entrée et noter tes questions. La traduction d’abord : captabis. On entend plutôt : tu capteras ou tu chercheras à saisir, à épier, à trouver  ou: tu rechercheras ou : tu chercheras à prendre, à surprendre. Et pas « tu respireras ». Dans son autobiographie inachevée : à l’âge de trente-sept ans, il pensait déjà à l’épitaphe. Puis trente-sept versions du testament. Mais ce qui reste de son corps n’est pas là. L’idée de la tablette faisait partie du plan B. L’auteur qui aimait les parages avait dit dans son testament qu’il voulait reposer là et que sur sa tombe on inscrive ceci et pas autre chose : Qui giace /Arrigo Beyle Milanese/ Visse, Scrisse, Amo.La traduction proposée est : « Errico Beyle, Milanais. A vécu, écrit, aimé. » A vérifier. Voilà, il n’a pas eu les moyens : inhumation de Henri Beyle cimetière Montmartre en présence de trois hommes qui ne savaient pas trop quoi dire, ignorant ses dernières volontés. Le rattrapage aura lieu plus tard.

Entre les ifs, après la recherche iPhone, et avant la fermeture du cimetière, rassembler les notes et les questions, te placer près de la tablette pour recueillir le paysage et redescendre en empruntant les marches cassées dans le petit bois. Prévoir la prochaine fois, dès que possible : imprimer la feuille de la boucle et celle-ci, appelée feuille de l’épitaphe, en plusieurs exemplaires. Non signés. Repartir là-haut une nouvelle fois sans oublier de prélever en marchant quelques fleurs qui dépassent des grilles ou les ombelles de l’été. Déposer sur le banc du petit parc à côté des marronniers un exemplaire poche de Le rouge et le noir avec, recopiés sur un marque-page plié en accordéon, quelques extraits courts de la Vie de Henry Brulard. Poursuivre l’ascension et avant fermeture du cimetière, poser au pied de la tablette la feuille de la boucle, la feuille de l’épitaphe (agrafées?) avec le bouquet destiné au premier venu.  Descendre en empruntant les marches cassées dans le petit bois. Retrouver ce qui suit. Et le reste.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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