#40jours #16 | On n’est pas sérieux quand on a 17 ans

C’est quoi un écrivain, c’est quoi un peintre, dans la tête des gens qui te sont proches c’est toujours plus ou moins une chimère. Ils n’y croient pas vraiment, il leur faudrait des preuves sans doute, un livre publié, un article dans un journal, avec ta photographie dans une exposition entouré de tout un tas de personnes, une ambiance qui correspondrait à l’idée qu’ils se font en fait d’écrire et peindre.

 Tu te souviens comme cela a été dur de détruire cette idée d’ambiance en toi en premier lieu car tu n’es pas différent d’eux, toi aussi tu te demandes  à cette époque qu’est ce que ça peut  bien signifier écrire ou peindre, sauf que déjà les verbes t’intéressent  plus que les substantifs, sauf que déjà  tu commences à douter, à entrevoir les pièges derrière tous les  substantifs, tu arrives à percevoir surtout cette aura, cette auréole de sainteté, surtout quand on dit écrivain ou peintre, artiste en général. Tu commences à entrevoir que ce n’est qu’un déplacement de mots dans une époque donnée, que c’est  quasiment les éléments de langage d’une religion avec  des actes de foi des miracles et des reliques et tout ça a déjà un impact  sur les gens proches de toi et sur toi. Tu lis beaucoup énormément et très vite, une boulimie, tu as  toujours un livre ou deux dans ton sac à dos mais souvent les mêmes, partout où tu vas et   aussi un carnet ou deux dans lesquels pèle mêle tu accumules des textes et des dessins que tu griffonnes  à la plus petite occasion, à la moindre pause, ça te rassure beaucoup d’avoir ces carnets, ces livres dans ton sac à dos, ça te rassure car tu te dis que tu ne veux  pas te faire avoir, tu veux  déjà résister, essayer de ne pas devenir con c’est-à-dire en gros vivre au travers du programme  métro boulot télé dodo, c’est ce que tu penses  de beaucoup de personnes à l’époque   et aussi elle te taraude la peur, cette peur de  devenir comme ça.

Mais l’ambiance tu ne cesses jamais de te battre contre ça, contre tout un tas d’ambiances que ce soit celles des différents boulots dans lesquelles tu vois un tas de gens disparaitre, autour d’une machine à café dans la plainte permanente,  des gens des collègues qui se réfugient  ou se réunissent  de façon grégaire dans la plainte et toi ça te dérange, c’est insupportable, tu trouves déjà ça extrêmement fatiguant, toute cette énergie perdue c’est  inconcevable pour toi qui veux ou doit conserver ou dérober au rouleau compresseur du boulot cette énergie pour  écrire et peindre.

C’est-à-dire  que tu veux plutôt faire quelque chose d’utile, d’important pour toi, mais  qui demande  de l’énergie en tous cas, une énergie qu’il faut dérober à quelque chose d’implacable avec ruse.

  Mais tout ça reste  la plupart du temps à l’état de projet, de rêverie, proche d’une illusion que tu t’acharnes  à cultiver chaque jour dans les trains, dans les cafés, dans les parcs et les jardins en sortant tes carnets, comme on sort son mouchoir pour regarder un nœud qu’on y aurait noué pour se rappeler, pour revenir dans un présent dans un ici et maintenant.

Tu viens d’avoir 17 ans et déjà tu as renoncé à vivre tu ne penses plus qu’à écrire, peindre à petit feu, et il te faut de l’oxygène pour y parvenir pour entretenir ce petit feu et pas n’importe quel air tu es d’une exigence…

Tu ne peux pas te permettre ce que tu appelles déjà la superficialité. Et pourtant ce que tu fais, cette quête tout le monde est bien d’accord pour dire à chaque occasion qu’elle n’est rien d’autre que ça. Ils ne disent pas superficiel ils disent tu te fais du mal pour rien, voilà comment depuis toujours tu entends parler de l’art en général, et suivant la météo soit ça te met en rage soit tu éprouves une compassion suspecte pour tous ces gens.

 Tu ne possèdes pas grand-chose par ce que tu veux rester libre,  pas encore de portable, de téléphone portable, de smartphone, de tablette, aucun abonnement encore, tu as déjà compris le piège de tous ces abonnements aussi , donc tu ne possèdes que le strict minimum dans tes différentes  piaules parisiennes,  tu n’as rien d’autre que des cahiers, des feuilles volantes, une perforatrice de bureau  pour perforer toutes ces feuilles, les accumuler plutôt à la queue leu leu qu’en  suivant un plan établi, en tous cas ces classeurs te permettent de circonvenir aussi une idée de désordre effrayante, une idée du désordre encore tout à fait ressemblante à l’idée du désordre dont tout le monde a peur

Tu possèdes quelques livres aussi, les plus importants pour toi à cette époque, ceux qui te permettent d’avoir assez de courage pour continuer à croire. Le tropique du Cancer d’Henri Miller, Demande à la poussière de John Fante, « Parlez-moi d’amour » de Raymond Carver le Quichotte de Cervantes et aussi pas mal d’essais, les bouquins de Maurice Blanchot, mais tu ne veux pas non plus t’encombrer de trop avec les livres, tu préfères aller dans les différentes bibliothèques de la ville pour lire tous les autres livres. Les déménagements ça te connait, tu as déjà habité dans de nombreux arrondissements de Paris.

Tu refuses l’ordinateur sans doute beaucoup trop encombrant aussi  à l’époque et surtout bien trop couteux et puis tu ne cesses de le dire à qui veux bien l’entendre  que le copier coller c’est une sorte de triche, de la merde qu’avec ça on est bien parti pour écrire à la pelle de la merde, mais dans le fond dis la vérité tu voudrais bien  en avoir un. Surtout par curiosité.

Quand peu à peu tout le monde commence à parler d’ordinateur tu te rends compte que toi aussi tu en désires un , toi aussi  avoue le, sauf que ce désir t’apparait aussitôt  suspect comme si on te l’avait plaqué sur l’épaule sur le dos dans la tête et comme  suspect revient systématiquement associé  à l’informatique à ordinateur tu trouves que c’est une excuse valable, ou  suffisante pour ne pas en posséder. Tu résistes,  tu ne te  feras pas  avoir. Sur ça non plus.

A la vérité c’est plus une affaire d’argent et d’encombrement qui déjoue la curiosité liée au désir.

 Tu as résisté un peu, cet ordinateur tu ne l’as pas acheté en même temps que tout le monde, mais des années plus tard, tu désires encore te distinguer pour ne pas être happé par quelque chose que tu devines sournois comme tout le reste.

 Mais en parallèle tu continues à te le demander c’est quoi avoir un ordinateur pour écrire ?  Et aussi c’est quoi la masse de choses qu’il faudra absorber encore, le mode d’emploi pour apprendre à s’en servir et combien de temps tout cela va prendre, est-ce que tu as ce temps vraiment ? Est-ce que ce ne sera pas du temps sacrifié aux dépens d’écrire et peindre ? L’ordinateur tout le monde en parle, désormais comme on parle de foot pour ne surtout rien dire, comme c’est pratique, comme c’est facile et le copier-coller l’invention du siècle. Tu doutes. Pour écrire au kilomètre c’est peut-être la panacée mais c’est inconcevable évidemment pour dessiner. À quoi te servirait donc d’avoir un ordinateur ? sinon à t’ordonner quelque chose encore. À pénétrer dans plus de confusion et est-ce que ça résout la question d’écrire surtout, cette question qui tant que tu te la poses te permet sans doute de tenir toute une journée de travail, tu t’y accroches pour ne pas perdre le fil de toi-même, de qui tu crois être à l’époque. Tu veux à 17 ans être  un écrivain, un peintre mais c’est tellement dur d’avoir du temps pour nourrir ça vraiment avec tous ces boulots, pas que tu sois paresseux ou velléitaire non, la fatigue prend souvent  le pas sur beaucoup de choses sur les rêves notamment et aussi quand tu relis ce que tu écris  à la sauvette, quand tu découvres  la maladresse de ces écrits, la maladresse de ces dessins tu trouves  qu’il y a un drôle de hiatus un gouffre entre ce que tu rêves d’être et finalement ce que tu es  dans la tête des gens proches de toi et au bout du compte ce que tu es   toi-même. Le fameux « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans » de Rimbaud tombe toujours à pic. Et ce manque de sérieux qu’on t’attribue par défaut tu dois aussi soulever ça, garder une part d’énergie aussi pour ça pour parvenir à t’en foutre. Mais pourquoi donc continues tu a faire tous ces boulots de merde surtout ça tu ne te poses jamais la question.

 Alors tu te rattrapes sur l’ambiance, la bibliothèque du centre Georges Pompidou, cette atmosphère studieuse colle parfaitement à l’idée que tu te fais d’une atmosphère studieuse, tranquille, rêvée pour écrire, et aussi les  différents cafés tout autour,  à l’angle de la rue de la Verrerie, ou encore dans la rue Quincampoix chez les Belges, ou encore un peu plus loin rue du Temple, et toute la marche dans les rues va aussi  parfaitement bien avec l’ambiance aussi, chaque pas semble  la bâtir et la détruire en même temps cette atmosphère, cette ambiance.

Tu marches et à chaque pas tu t’habitues à la contradiction au paradoxe, tu marches avec Samuel Beckett, avec Bram Van Velde, ils sont infatigables.  Oh   cette ambiance ! et souvent quand tu te retrouves ainsi   avec un petit café devant toi, dans une arrière salle pour être tranquille, tu ouvres un de ces carnets tu poses ton stylo en travers mais tu n’écris rien. Tu as  la possibilité d’écrire, tu te dis  c’est possible que je le fasse et souvent tu ne le fais pas ou alors il t’arrive d’écrire des choses idiotes, comme tu le fais si souvent encore dans la vie de tous les jours dire des choses idiotes pour ne pas t’avouer pour n’avouer à personne que tu es intelligent et que tu ne sais décidemment rien faire avec cette intelligence. Ce qui au fond est une idiotie de gourmet. Et toutes ces choses qui te passent par la tête parce que tu reviens soudain, brutalement à l’injonction à l’impératif à la pression que tu te donnes tout seul pour écrire, pour dessiner. Ne te dis-tu pas aussi il faut à tout bout de champs et le mot absolument. Il faut absolument quelque chose pour sauver quelque chose de la journée, pour ne pas sombrer totalement dans une idiotie sidérante ou sidérale cette idiotie que tu n’arrêtes pas de détecter partout et qui à la fin devient une obscénité une abjection qui peu à peu grignote le monde entier et les gens proches autour de toi.

« L’art ce n’est pas un métier ».

 Et le fait d’écrire quelques lignes à la sauvette, une seule même ou le fait d’avoir croqué un lieu un personnage ou deux, d’avoir volé quelque chose finalement à la médiocrité de ta vie te permet de revenir par les rues plus tranquilles en étant étrangement plus tranquille toi-même désormais.

  Mais tu es lucide  tu sais  que tout cela n’est  pas encore le vrai travail, tu le sens au fond de toi-même, tu ne peux  pas tricher à ce point de ne pas vouloir regarder les choses en face, et aussi à écouter tous ces  gens qui  continuent jour après jour,  les gens proches autour de toi,  à te demander c’est quoi écrire c’est quoi peindre, ils voudraient bien  savoir ce mystère, peut-être qu’eux-mêmes auraient voulu écrire et peindre aussi mais ils ont décidé que ce n’était pour eux que des chimères, leurs décisions sont  prises depuis longtemps ils n’ont  aucune envie d’ en douter n’y d’y revenir.

Alors forcément,  un type comme toi un jeune con de 17 ans qui leur tient   la dragée haute quand ils demandent  ce que tu fiches de ta vie c’est pour eux du déjà vu, de l’archi vu

 Tu continueras pourtant à leur répondre j’écris je peins même si ça leur parait risible, tu exploreras de fond en comble tout ce ridicule bien sûr. Il faudra que tu t’habitues à les écouter pour parvenir à dépasser toi-même leurs moqueries et par ricochet aussi les tiennes et cette forme suspecte d’auto compassion, toutes ces plaintes interminables en dessous que tu ne cesses de concert malgré toi, jamais de formuler envers toi-même, à toi-même exactement comme eux ne cessent jamais de le faire tous ces gens sans trop s’en rendre compte non plus. Au bout du compte que reste il de commun vraiment entre nous sinon l’argent et la plainte perpétuelle lancinante qui nous tiennent un peu chaud.

L’art c’est du superflu jeune homme.

A propos de Patrick Blanchon

peintre, habite en Isère entre Lyon et Valence

Un commentaire à propos de “#40jours #16 | On n’est pas sérieux quand on a 17 ans”

  1. C’est un long fleuve intranquille et puissamment corsé de déroutes intimes, les hésitations font méandres et déboîtent l’ensemble, furieuse introspection inlassable qui amenuise et freine l’effort de l’acte, toujours à plus tard, plus tard, plus tard, dilemme du temps, et soudain – le miracle : ce tableau !!!!

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