#40jours #16 | le jus des fruits

Sébastien Noël (sous licence gratuite Unplash)

Se souvenir comment ça s’était passé chez elle au début, cette envie d’écrire, cette capacité à inventer un projet capable de répondre à cette envie forte survenue un beau jour à vingt ans. C’était venu à cause d’un homme à qui elle écrivait presque tous les jours, une passion à distance, un amour impossible à sauver — trop jeune encore pour le savoir. Et cet homme aimait ses courriers plus que tout. Il avait dit à l’époque qu’elle était faite pour ça, pour écrire des sentiments rares. Aujourd’hui elle fouille l’espace de cet amour, écarte les pans pareils à ceux d’un théâtre, scène repliée en son intime derrière les rideaux lourds une fois la représentation terminée.

Elle se revoit cet été-là. Un été brûlant. Elle séjournait sur la côte catalane avec lui qui avait su montrer du doigt cette envie chez elle, qui avait soulevé cette fureur qui était la sienne quand elle rassemblait des mots sur des feuillets volants. La petite ville aux bâtiments crépis de rouge était accoutumée aux grosses chaleurs. Souvent la tramontane forcissait en début d’après-midi, arrachait les tentes dans les campings, brossait les hauts palmiers des places jusqu’à les déplumer, les dessécher. Dans les champs autour, on récoltait des abricots à la peau écarlate et des pêches au jus incomparable. La plupart des gens sortaient la nuit comme en Espagne, les chiens aussi, et les musiciens gitans faisaient danser le monde au cœur des quartiers. Il y avait donc la chaleur, les fruits, la musique tard la nuit, l’amour qui serait perdu deux ans plus tard dans la douleur, la mer au bord de la ville rouge sauvagement ventée, les espaces de sable tout au long du bleu acier de la mer. Chaque jour elle empruntait les mêmes rues de la petite ville, allait avec lui jusqu’à la mer. Ils s’installaient contre le vent fort, elle ouvrait le cahier. Il y avait cette continuité des gestes du matin au soir, la touffeur des rues, les bains vivifiants. Parfois le soir elle allait sur la petite place, le frais ne venait que tard, et elle restait là avec son cahier. Il l’attendait, il avait de la patience à revendre, il l’aimait. Elle avait entrepris d’écrire un voyage qu’elle venait de faire en Asie, ça la tenait au corps cette affaire-là — un prétexte comme un autre. Il y avait donc la chaleur aussi dans son livre, il y avait des odeurs, des rivages, des mers puissantes et dangereuses où vivaient des déesses vertes. Les villes là-bas dans son livre étaient immenses et insensées, les hôtels infestés d’insectes. Les deux mondes se percutaient, villes et mers, amour impossible et solitude, errances pieds dans l’eau et promenades sur des ports étrangers, cris dans l’amour et aboiements des chiens. La vie se traduisait au passé et au présent de la même façon, une sorte de transposition géographique et temporelle presque musicale qui d’après elle donnerait de l’épaisseur au texte. C’était sûrement très maladroit — elle a jeté le cahier et les feuillets volants réunis dans une chemise orange lors d’un déménagement, tout disparu de ce travail, de cet amour —  impossible de vérifier, mais il y avait forcément de la douleur.

Et voilà qu’ici et maintenant, un nouvel été commence. Elle vit déjà au rythme des canicules et des alertes au feu. L’usage de l’eau vient d’être règlementé. Elle ne sait pas à quoi s’attendre. Elle passe en revue les textes qui s’accumulent au gré d’un cycle de création autour de la ville, elle ne sait pas ce qu’elle va en faire. Parfois elle ne sait pas vers où se diriger. Elle s’installe au plus frais avec son petit ordinateur portable, écrit sur une couleur, une texture, écrit sur l’écriture elle-même, essaie juste de dire ce qui arrive au jour le jour en fouillant les strates de sa mémoire. Elle avance à tâtons.

Codicille 
Oui, je voudrais bien trouver une forme, une direction à ce travail de l'été, une cohérence... pour l'instant tout reste flou.. j'essaie seulement d'accumuler en demeurant dans la même fissure...

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà. Son site, ses publications, photographies, journal : francoiserenaud.com.

9 commentaires à propos de “#40jours #16 | le jus des fruits”

  1. Françoise, très belles descriptions de l’écriture et de ses lieux. Ton texte est beau. Aux sources de ce qu’est pour toi l’écriture. Un amour… des lettres… Je m’y retrouve un peu.

    • oui peut être là la source, amour, échanges de lettres, force du désir… va savoir…. d’hypothèse en hypothèse…
      surtout je me demande comment ça vient au fond du cerveau, cette capacité à mettre les choses ensemble dans un même élan pour que ça devienne vraiment du texte ?…

    • j’accueille ton écho chère Nat, avec une belle joie
      toujours cette difficulté éprouvée à l’écoute de la proposition et puis une sorte de libération en déroulant juste un fil…

  2. Mettre tous les mots dans une pochette orange et attendre de voir si le livre revient tout seul à la charge. Ne pas avoir peur. Tous les recommencements ont un goût de perdu, pardi ! Est-ce pour cela qu’on continue d’écrire ? Je me sens bien dans vos évocations, même si elles n’ont rien à voir avec les miennes. Mais on écrit toujours pour quelqu’un ou pour quelque chose qui tient à corps et à coeur, même dans un Atelier, parmi d’autres personnes.

    • oui c’est tellement vrai…
      on écrit pour ces échos qui nous portent plus loin, et contente Marie-Thérèse de vous savoir bien ici en ma compagnie, et bien sûr « de corps et à cœur » en cet atelier qui nous rapproche et nous emporte…

  3. Oui, je suis tout à fait d’accord avec Marie-Thérèse, rien n’a été perdu puisque ce texte magnifique existe maintenant, et d’autres s’y ajouteront, tout aussi beaux. La forme, le lien et le fil c’est toi. Nous, lecteurs, on est des privilégiés !

    • c’est étrange comme ce matin tu m’interrogeais sur l’idée d’un fil continu et je te répondais que je ne l’entrevoyais pas pour le moment… et puis j’ai découvert la proposition du jour juste après… peut être que là il y a une accroche possible, cette strate autour du « écrire »?
      à suivre…
      merci Helena pour ton beau soutien