#40jours #34 | rues cruelles

ruelle de la havane cc Dikum

Un soir qu’elle quittait le club où elle avait dansé le meringué jusqu’à s’en user les semelles, un de ces  hommes se met à la suivre. Il y a dans la rue une foule de soir d’été, une lune de soir d’été, et des musiques de soir d’été, l’homme la suit sans se cacher, elle va de son pas de danseuse. Elle longe le boulevard, incommodée par la présence mais sans moyen de s’en débarrasser, il faudra attendre qu’il se lasse. Ça peut durer des heures. Elle prend le temps d’un dernier verre de rhum, et d’une discussion légère avec le vendeur de rue qui propose des rasades à qui en demande. Elle rit et plaisante avec le viel homme mais ne se plaint pas du suiveur. Quand elle repart, il repart aussitôt derrière elle, elle brûle d’envie de le confondre, de se retourner et d’exiger un mot d’excuse avant qu’il ne file plus loin. Elle se voit l’interpeller, l’effrayer, le chasser, mais elle ne fait rien d’autre que marcher en élargissant le cercle que dessine son chemin, une spirale qui l’éloigne du club, de ses amies qu’elle a laissée d’un geste de la main. Elle chantonne la musique de la dernière danse qu’elle a dansé entre les bras d’un gars qui lui plaisait fort, c’est pour ça qu’elle est partie, elle ne voulait pas affronter le désir qu’elle et lui ressentait, l’élan à finir la nuit ensemble. Elle était connue pour ces esquives, on en riait en ville, en se demandant où elle disparaissait le jour, et si elle reviendrait la nuit suivante. À présent sa déambulation passe au niveau du club, elle a écarté peu à peu le cercle et s’en trouve à un kilomètre à vol d’oiseau. Elle aperçoit dans le coin du carrefour son dernier cavalier, il tire sur une cigarette, appuyé au mur crépi d’une maison typique d’ici. A cet instant elle tourne dans une rue imprévue, et sans accélérer défait le schéma de son itinéraire, le garçon qui s’attendait à lui faire son numéro reste bête, et hésite, il rejoint le suiveur et lui secoue le bras, comme on le ferait à un enfant qui a volé des bonbons. Mécontents et vexés de cette pirouette au dernier moment, les deux se remettent en marche, ils s’engouffrent dans la ruelle alors qu’elle s’éloigne, elle est à seulement quelques pas devant eux. Ils ne regardent rien d’autre que sa jupe fluide, ses souliers qui claquent sur l’asphalte irrégulière, ils ne prêtent aucune attention aux façades des maisons de chaque côté de la rue étroite, obnubilés par leur obsession, leur volonté d’en savoir plus sur cette étrange fille dont on attend la venue au club, et qui danse si bien et s’en va toujours seule. Ils marchent, avancent dans la nuit odorante, ils ne remarquent pas que les façades de la rue se penchent sur eux, puis se rapprochent, se rapprochent, se rapprochent… 

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et n'importe où, des mots au son et à la vidéo, une langue rythmée et imprégnée du sonore, tentative de vivre dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue papier et web, les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions aussi souvent que nécessaire, des expoèmes alliant art visuel et mots, pour Fiestival Maelström, lance Entremet, chronique vidéo pour Faim ! festival de poésie en ligne. BLog : equinoxe.blog Youytube : https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

8 commentaires à propos de “#40jours #34 | rues cruelles”

  1. Merci Catherine pour ce texte qui déjoue tout ce qu’on attendrait de lui. Il y a dans cette fin, un renversement de l’oppressé qui fait presque du bien, et il y a surtout pour moi à la lecture, comme la trace de l’ambiance du film Under the Skin, et de son impressionnante Scarlett Johansson en avaleuse d’hommes.

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