En décembre, un jeudi

Le remailleur de filet Robert Debiève (tapisserie)

Là ça avance doucement, le paysage à l’entour, de forêt et de virages, oblige à beaucoup d’attention, à des changements de vitesses fréquents. Le volant est lourd et la voiture peu maniable, une 2CV verte qui se jette dans la force centrifuge avec l’énergie d’un organisme vivant ayant ses propres intentions. La conduire est une manière de la contraindre, de la tenir de force, de la brider, une tentative jamais certaine de réussir. On est balancé et balloté, on va de l’avant par des hauts et des bas, des bascules et des tremblements. Pas facile de mener au but, les passagers de ce jour de fin d’hiver, et de porter la responsabilité du transport entre le gîte et la gare. À côté de moi, le vieil homme vient de dire deux mots – Pêcheur d’image – il a marmonné les mots oubliés, il les a mentionnés parmi des anecdotes et des histoires de mises en scènes.

– Au tout début, presque un essai, on commençait.

Il ajoute qu’ils y avaient mis tout ce qu’ils avaient découvert au travers du jeu dramatique, des pratiques amateurs, des élans d’après-guerre, qu’ils étaient prêts et innocents à la fois.

– On inventait mais tout restait à faire.

Les deux autres assis à l’arrière, une fille de mon âge, son ami, et moi, qui tente de conduire sans à coups, sommes presque muets. Miguel Demuynck est avec nous, il a guidé le stage que nous encadrons : notre vie est réussie, notre jeunesse est tout à la joie de ce que simplement il nous parle. Et les deux mots – Pêcheur d’images – qu’il dit à nouveau, j’hésite à prononcer Vous avez joué à Marseille. Me concentrer sur la route se transforme en quasi épreuve car les deux mots, les deux simples mots qu’il  répète encore une fois me transportent loin. Je ne pensais pas les entendre, après plus de deux décennies, je croyais même être seule à les connaître, et je précise le jour, l’heure, les sensations de la salle passant au noir, le tissu rouge un peu râpeux du siège sous mes doigts et le silence. Quand depuis derrière, on lui pose la question du rôle qu’il jouait dans la pièce, la réponse est nette.

 – Je ne jouais pas. J’ai mis en scène, Dan, mon fils avait le rôle. 

Il rit qu’il avait 50 ans déjà, le pêcheur est un enfant ou presque. Je l’entends mais le visage buriné de l’homme, sa haute stature pliée sur le siège avant, son corps de géant, son pantalon de velours épais, noir et brillant, son manteau de laine, tout son être s’élève et devient un jeune corps d’adolescent, léger et agile.

-Tu l’as vu.Tu étais là. Pourtant à Marseille, on a joué qu’une fois. Un jeudi, en décembre. 

Il écoute avec une attention troublante. Le décor et la jeune présence semblent renaître au fur et à mesure des mots qui me viennent, et ils ne sont qu’un : le corps lourd dans la voiture et le beau pêcheur de mes visions. Tout à l’heure retentissaient les conseils donnés aux jeunes de la formation :

– Appuyez vous les uns sur les autres, faites-vous confiance et ralentissez le jeu.

Et maintenant le pêcheur en équilibre depuis si longtemps dans un entrelacs de vide et de tubes, un échafaudage transformé en monde, vivant dans mes souvenirs, s’imprime et virevolte tel un double en couleur sur sa silhouette sombre.

– J’ai inventé le pêcheur, il a grimpé là-haut pour toi, et nos souvenirs ne font qu’un. C’est le théâtre, éphémère et intemporel. Vous leur direz, là-haut, aux jeunes.

La description se détache de l’instant présent, hallucinatoire. Il s’étonne des détails, précis, vivants, que je lui rapporte et son regard se perd quand je réanime les images que tentait d’attraper le jeune pêcheur. Et le grand filet de mailles qui toujours se dérobait.

– La vie-même, non ? Comme les lumières. 

Les féeries de lumières et de couleurs, créant des cachettes et des mystères au sein de l’enchevêtrement de barres métalliques. A la toute fin, la poursuite dont, alors, je n’aurais su dire le nom – une lumière de lune, avec les mots d’autrefois – se lève et se déplace vers le jeune pêcheur assis, les jambes dans le vide, le dos contre un coin lui faisant un siège de fortune, à la fois grand et infiniment enfant, la lumière l’enveloppe et lui fait un nouveau havre, un douce protection. Ses doigts sur une flûte égrainent les notes, pour des années, et encore aujourd’hui, dans cette voiture, au long des routes de montagne à travers une sombre forêt, emmêlant une réalité imaginée vraie dans un filet de temps. Tout ce qui s’est passé cet après-midi-là, en décembre, un jeudi, dans un théâtre disparu de Marseille, j’en écoute les détails, il nous dit que c’était leur première tournée, leur première création collective, que toute l’équipe  se connaissait depuis longtemps, Amiot et la musique, Lelarge créateur de décor et de costumes, Dan qui débutait et ne s’est plus arrêté.

– Et dire qu’une enfant me raconte cette représentation, mon spectacle par une enfant qui l’a vu et s’en souvient…

Il se tait, le silence s’installe comme un brouillard efface et ouvre à la fois le paysage qu’il dissimule. Avons-nous perdu ou sommes-nous riches de ce que cache la brume… Quand sa voix renaît, il évoque le théâtre de la Clairière, le travail au service du mystère, 

– Le théâtre, c’est créer une réalité imaginaire et laisser trace, ouvrir la porte qui devient table si on la soulève à bras solides et qu’on la pose sur deux tréteaux. Le monde est ce que l’on en fait,

le pêcheur d’image était pour la troupe une ligne de vie, le nouveau théâtre irait aussi loin que la troupe l’inventerait, et si la lune ne s’attrape pas, toutes les images du monde qui la chantent sont humaines, ils ajouteraient les leurs. Il se tourne vers moi. Je conduis les yeux vissés sur le ruban gris de la route, les virages s’enchaînent.

– La représentation, tu pourrais l’écrire.

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret, Traction Brabant ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

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