#construire #06 | partir (litanie)

Ce n’est pas partir. Pas encore. Ce n’est pas le jour mais il viendra. Tôt ou tard. Alors il faudra se résoudre. Passer à l’acte. Plonger dans l’abîme que désigne le verbe : vider.

Autant s’y préparer. Dresser :

  1. la liste des gestes qu’il faudra accomplir tels que monter, descendre, pousser, tirer, soulever, poser, ranger, s’émouvoir, plier, ouvrir, fermer, balayer, dépoussiérer, poncer, gratter
  2. la liste des meubles à vider : les étagères, les tiroirs, le placard, la mémoire, l’armoire, le buffet, la commode
  3. la liste des objets à emporter :
    sur les étagères les livres, les bibelots,
    dans le buffet (de la cuisine), les assiettes plates, les assiettes creuses, les assiettes à dessert, les plats ronds, les plats ovales, la soupière, les casseroles, le presse-purée, le chinois, les verres à vin, les verres à eau, les tasses, les mugs,
    dans les tiroirs (du buffet de la cuisine) les fourchettes, les couteaux, les cuillères à soupe, les petites cuillères, le tournevis, le tire-bouchon, les ciseaux, les torchons, les maniques,
    dans les tiroirs (de la commode de la chambre) les draps, les housses, les mouchoirs, les serviettes, les sous-vêtements, les chaussettes, les pyjamas, les bonnets, les écharpes,
    dans l’armoire les chemises, les vestes, les pantalons, les pull-over, les gilets, les T-shirts, les petites laines,
    dans le placard l’aspirateur, les balais, les serpillières et pêle-mêle les chaussures, les sandales, les hétéroclites (tout ce que l’on n’a pas eu la présence d’esprit de jeter)

(…)

NE PAS OUBLIER (est écrit en lettres capitales sur le pense-bête)
surtout ne pas oublier

  1. sous l’évier les produits ménagers, le liquide pour les sols, le liquide pour la vaisselle, le liquide pour les vitres, l’eau de javel, la poudre à lessive,
  2. près de la fenêtre, la plante verte (ne pas oublier la plante verte ni les pavés volés dans les rues de Prague, dissimulés entre les livres),
  3. épinglée sur la porte des toilettes, la carte postale représentant la place Saint-Marc de Venise un jour de pluie,

il faudra penser à tout cela et dans le même temps,

  1. passer chez le déménageur récupérer des cartons (combien ? ne pas se tromper, ne pas manquer),
  2. (puis de retour à l’appart’) décrocher des murs les images (photographies, dessins et mots d’enfants, reproductions de tableaux, citations d’auteurs),
  3. regarder dans les coins, ramasser ce qui traîne,

il faudra accomplir tout cela en un seul geste, aussi prestement que possible,
jeter un dernier coup d’œil avant d’éteindre la lumière,
éteindre la lumière,
refermer la porte puis une fois à l’extérieur
inspirer, gonfler les poumons, souffler, ne surtout rien se reprocher quand, les yeux humides, le corps flétri, l’âme en jachère,
(aura sonné l’heure de) partir,
partir,
partir enfin,
pour ne plus jamais revenir.

A propos de Serge Bonnery

Autodidacte, passionné de littérature en général et de poésie en particulier. J’ai publié trois récits (éditions de l’Amourier et éditions Le Temps qu’il Fait) ainsi que des textes dans des ouvrages collectifs et des revues. Je réalise parfois des livres d’artistes dans la compagnie de peintres et de photographes. Je pratique pour l’essentiel l’écriture de fragments. Ma participation aux ateliers de François Bon revêt un double enjeu : développer et améliorer mon écriture du fragment ; faire de l’écriture une pratique quotidienne. Mon blog : https://sergebonnery.com

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