# construire # 07 | la salle d’attente

Une odeur de rance et de chou emplit la grande salle. Une dizaine de bancs la meublent, trois au centre et les autres répartis sur les côtés. Sur le mur du fond cinq portes surmontées d’une lumière rouge. Sur l’un des bancs du milieu, une femme s’est allongée, elle dort bouche ouverte, un filet de bave s’écoule au coin de la bouche, une de ses jambes pend hors du banc. Pas si loin, un vieil homme assis semble dormir aussi, le menton enfoncé dans la poitrine. En réalité, sur presque tous les bancs, des hommes et des femmes sont plus ou moins avachis. Un type debout lit une affichette collée sur l’une des cinq portes. 

Venue de la gauche, un homme habillé de rouge traverse la salle en sifflotant, de sa poche, dépassent des instruments : couteau, scie, lames incurvées, Docteur, docteur ! Un gris le poursuit, il prend la fuite.  Le gris pose un regard effaré sur l’assistance qui l’ignore.

Pause

Une femme rentre dans la pièce, elle porte une cage dans son dos comme l’homme que j’ai croisé il y a peu, comme lui, elle peine sous le poids et se tient pareillement courbée, et redresse la tête en biais pour se situer dans l’espace, elle va s’asseoir sur une place libre mais sa cage racle le mur, elle se relève, redresse comme elle peut sa tête pour repérer une place libre sur les bancs du milieu, il n’y en a plus, elle pose une demie-fesse près des pieds de la dormeuse. 

Pause

 Une autre femme dotée d’une poitrine énorme fait les cent pas devant une porte fermée, elle répète comme pour elle-même : « je suis gentille, attentionnée, délicate, je suis gentille attentionnée, délicate…» sa voix rauque, son ton brutal disent tout le contraire. Elle s’approche régulièrement de la porte et la gratte « j’ai bien le droit » dit-elle alors puis elle tourne de nouveau en rond « je suis gentille, attentionnée, délicate… » Elle crache par terre…

Pause 

 Une grise pénètre dans la salle en tenant un grand chien en laisse couvert d’un chapeau et d’un imperméable, elle lui retire avec affection ses vêtements, le chien s’avère être un homme, elle lui caresse la nuque, lui murmure à l’oreille. Autour d’eux, les patients s’ébrouent, mal à leur aise ?

Un type sort par une des portes et tend une sybille à chacun, certains y déposent une ou deux pièces. Je n’en ai pas, il me tire la langue, et puis mes cheveux, la surprise et la douleur me font crier, tous détournent les yeux, ceux du mendiant me terrorisent, il s’en va

Pause

Annoncée par le grand bruit de leurs bottes, cinq scarabées entrent, inspectent chacun sous le nez, prennent des notes, hochent la tête en se regardant, puis repartent, apparemment satisfaits. 

Une vieille grise pénètre par une des portes, un bouquet de fleurs aussi grises qu’elle à la main, elle traverse la pièce « ah oui… ah oui… ah oui…chuchote-t-elle, ah oui… » ses fleurs s’émiettent, il ne restera bientôt plus que des tiges moisies.

Pause

Étrangement un enfant entre dans la salle, c’est bien la première fois que je rencontre un enfant, il semble conduire la femme qui l’accompagne et non l’inverse, les deux s’assoient sagement sur un banc de côté, l’enfant tend un livre à sa mère qui le jette à terre en plantant un regard réjoui dans ses yeux .

Pause

L’homme en rouge traverse la pièce à nouveau mais dans l’autre sens, toujours poursuivi par le même gris, Docteur, docteur… d’un signe de la main, il repousse l’importun et disparaît derrière l’une des cinq portes… Le gris s’écroule, affligé, sur le banc le plus proche…

Pause

Trois sportifs en collant moulant déboulent au petit trot, soufflent fort à chaque foulée, font trois tours de salle, quelques étirements et repartent par où ils sont venus…

Et puis voilà que Roux, Roux ! pénètre dans notre salle, je me fige, une jeune femme sortie d’on ne sait où se précipite sur lui et le fait entrer par une des cinq portes. En un fugitif instant, la lumière est passée du rouge au vert et puis de nouveau au rouge. je fais un geste vers lui. Trop tard. Dès lors, je ne vois plus rien, comme s’il était encore là devant moi, sa chevelure flamboyante là devant moi, son visage crayeux, là… Est-il malade ? 

Je n’avais pas remarqué l’écran derrière moi, et sur l’écran, la dormeuse, le dormeur, le gris affligé, l’enfant et sa mère qui jette encore le livre, les cinq portes et leurs lumières rouges, l’image tourne, tourne, tourne, et je remarque une jeune femme que je n’avais pas vue, habillée tout à fait comme moi, je l’observe intriguée, elle m’observe intriguée, elle lève sa main vers sa joue exactement comme je le fais,  à cet instant même.

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement, beaucoup plus sérieusement depuis la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

Un commentaire à propos de “# construire # 07 | la salle d’attente”

Laisser un commentaire