#construire #08 | Jean Rolin, Bezons repérages

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#08 | Jean Rolin, Bezons repérages

La question du temps, la question du lieu : pas de cycle sans qu’on retraverse ces deux catégories si centrales pour la construction de récit. Des exercices concernant le lieu, on les croise dans chacune de nos approches.

Mais dans ce cycle, une rupture : on a pris comme emblème cet ultime séminaire de Roland Barthes en janvier et février 1980: La préparation du roman. Et c’est sous cette auspice d’une «préparation» qu’on va travailler une fois de plus, mais autrement, sur la notion de lieu.

Donc non pas le «lieu» comme développement du texte lui-même, rouage particulier du récit, mais intérieurement nous lester, faire grandir en nous ces lieux précis que nous pouvons associer à l’intuition du projet, en amont du premier jet (et l’étymologie commune est particulièrement pertinente aujourd’hui).

Dans la précédente proposition, la #07, en plaçant les personnages censés être observés dans un lieu urbain précis — le «mail» de Vélizy — sur une scène de théâtre, Peter Handke supprimait toute instance ou inscription liée aux rues, immeubles, vitrines, sols, pour ne garder que visages, silhouettes, occupations humaines.

Avec son Pont de Bezons, héritier de Zones et tant d’autres arpentages piétonniers en milieu urbain bouleversé (voir aussi son si beau Terminal frigo), Jean Rolin se donne un système précis de contraintes : contrainte temporelle (une dizaine de mois) et spatiale, une vingtaine de points précis sur la Seine, en aval et en amont de Paris, qu’il peut aisément rejoindre par les transports en commun de la grande métropole, et qu’il va visiter chacun à trois ou quatre reprises, inscrivant le registre détaillé d’infimes transformations liées à la date, aux lumières, aux tags ou démolitions, aux personnes croisées, certains des éléments devenant récurrents.

Alors bien sûr, chez lui on est à l’opposé de ce que je propose : le livre est précisément fait de ces suites récurrentes de visites à des points urbains précis, dans un laps de temps déterminé.

Et maintenant, le pont.

Le pont, le pont de Bezons donne son titre au livre de Jean Rolin, mais lui en offre aussi l’ouverture, en superposant deux visites : l’une, comme un pré-repérage, en février 2019 (le livre est paru l’année suivante), la seconde en juillet de la même année, mais il se donne une contrainte supplémentaire, dormir dans l’hôtel (oh, pas très chic) le plus proche du pont et avec vue sur le pont dans sa longueur, pour assister au lever de soleil, à cet endroit pile au-dessus de la capitale et de son «axe majeur».

Alors deux injonctions (ou humbles demandes !) pour cette proposition :

— ce qu’on écrit sera effectivement (et uniquement) un repérage, on l’effectuera depuis évidemment la seule mémoire, mais comme un carnet de notes — comment on y est allé, ce qu’on a vu, et la façon dont Jean Rolin scrute chaque détail jusqu’au plus petit, mais en les laissant tels quels, sans les ré-organiser par une rhétorique narrative (style en opposition à toute idée de style ?) va nous guider;

— et l’objet lui-même : des ponts (celui de Doncières lors du défilé militaire dans La Recherche, ou celui sur la Vivonne qui sépare les deux chemins, Méséglise et Guermantes), le texte éponyme qui est un de ces brefs sommets dont Kafka a le secret, ou plus récemment le Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal (mais qui s’apparenterait plus à la démarche côté Handke, puisque centré sur les entrecroisements de portraits), architecture technique (défi qu’ils représentent, de Tancarville au Golden Gate et d’autres) mais qui, pour s’implanter, se configure sur les plus ancestrales relations homme nature (voir Flusser dans Choses et non-choses), il est par définition lieu de transition et franchissement, frontière à franchir (souvenirs de Berlin en 1988 qui me sont revenus tout au long de l’enregistrement de la vidéo) et donc objets d’incontournable dimension allégorique.

D’où la suggestion, comme le fait Seî Shonagon dans une de ses Notes de chevet, de commencer par en faire un bref relevé autobiographique, à chaque étape de vie.

Et de superposer, pour celui qu’on aura choisi, plusieurs dates de visites, si loin ou lacunaires qu’elles soient, pour en établir ce repérage, ce détail ou assemblage de détails.

Et cela ne fait pas texte ? Oui, mais justement. Cela même qu’on cherche. On s’approprie des lieux pour nourrir cet amont de notre texte à venir.

Et n’empêche, un des plus forts livres de Jean Rolin, ce Pont de Bezons, justement pour le défi de la modestie même de ces suites de repérages, et qu’il s’en tienne à cela.

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