#construire #09 | parce que ça pousse

Je n’écrirai pas un essai, je n’écrirai pas en suivant les règles. Ni passé simple, ni plus- que-parfait, ni argumentation,  ni narrateur omniscient, ni traité philosophique, ni roman du XIXème. Rien de ces textes qui m’ont formée. Déformée. Inhibée. Ni maître ni maîtrise. Se déprendre, inventer. Je n’écrirai pas seule, pas sans m’agencer à d’autres. Pas sans profiter de leur dynamique, de leurs ouvertures, de leurs trouées dans l’obscurité, dans la résistance des mots. Pas avec des maîtres mais avec des phares. Je n’écrirai pas un roman du terroir, pas un essai sociologique sur les femmes dans le monde ouvrier de la première moitié du XX ème siècle, je n’écrirai pas un essai linguistique sur l’occitan, je n’écrirai pas des mémoires locales. Je n’écrirai pas ce qui a déjà été écrit, je n’emprunterai pas les chemins déjà empruntés. Je n’écrirai pas ces pavés que j’aime lire, ces romans fleuves, ces romans psychologiques, avec phrases à rallonge, ponctuées de virgules et de points virgules. Je n’écrirai pas une intrigue. Foin de climax ou de règles. Je n’écrirai pas en suivant une méthode. Savoir comment je n’écrirai pas. Puis chercher ce que je n’écrirai pas. Je n’écrirai pas une fiction. Je ne serai pas un démiurge, je ne toucherai pas à ce qu’ils furent. Je ne prétendrai pas savoir ce que je ne sais pas. Je n’inventerai pas un personnage à partir de trois personnes, je ne créerai pas de monstres. Je n’écrirai pas sur autre chose qu’eux. Ce pourrait n’être personne : un lieu, un arbre, une pratique. Ils pourraient être inconnus, simplement aperçus. Mais ce seraient eux. Je n’écrirai pas de surplomb. Je n’écrirai pas avec condescendance. Je n’écrirai pas comme ils ont vécu. Je n’écrirai pas sans un regard extérieur, pas comme un voyeur mais comme un recueilleur, sans hauteur, sans prétendre percer ce que j’ignore, mais en essayant de trouver ce qu’ils ignorent, ou ne formulent pas. Je n’écrirai pas comme on vit, même si c’est ce que j’essaierai de faire. Je n’écrirai pas sans cadrer, sans sélectionner, cette image, cet instant, cette personne, cette journée, ce geste. Je n’écrirai pas sans laisser dans l’ombre. Je n’écrirai pas l’exhaustivité d’une vie. Je n’écrirai pas ce que je ne sais pas, je n’écrirai pas ce qu’une conscience alors ne me permettait pas de savoir. Je n’écrirai pas sans chercher à comprendre, à organiser, éclairer, éclairer les points d’ombre, les faire saillir, même à peine, ces trous noirs, invisibles, tus, inconnus, mais réels, présents, actifs, parce qu’ils aspirent, parce ce qu’ils cachent, parce qu’ils crient, hurlent, poussent à sortir, débordent. Je n’écrirai pas ces gouffres, j’écrirai autour. Je n’écrirai pas les vivants, les trop proches. Je n’écrirai pas les morts. Je n’écrirai pas les lointains. J’ignore ce que j’écrirai. Ce qui fait que j’écrirai. Ce qui pousse. Ce qui bloque. J’écrirai parce que ça pousse.

A propos de Betty Gomez

Lire certes, mais écrire...

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