Ce qui compte c’est le lien.
A un moment les personnages sont limités. Du moins dans ce qui fait ma matière les personnages sont limités.
Prenez un garçon. Il est accroupi devant un château de galet. Il construit des mondes dans sa chambre. Il observe sa mère derrière les barreaux des escaliers. Il brise la vitre du voisin avec un ballon. Il siffle, il fredonne, il pleure. Il est parfois brun, parfois blond, il a parfois les dents cassées, d’autres fois écartées. Il chouine ou il est courageux. Il peut avoir huit ou douze ans. Il ment ou il dit la vérité. Mais c’est toujours le même garçon.
Prenez un vieil homme. Il joue aux cartes. Il se promène dans la forêt. Il a une maison entretenue ou laissée à l’abandon. Il est veuf, il n’a jamais été marié, il aime les jeunes femmes. Il sait des choses du monde ou il a tout oublié. Il est sage, il est violent, il est doux, il est dur. Il a une moustache, il sent le tabac, il est parfaitement soigné, il parle une langue oublié. Il a une canne ou il se déplace encore en vélo. Mais c’est toujours le même vieil homme.
Ce qui compte c’est le lien. C’est dans le lien que tient l’histoire.
Qui est ce vieil homme pour ce garçon ? Qui est ce garçon pour ce vieil homme ?
Sont-ils de la même famille ? Est-ce son grand-père ? Est-ce son petit fils ? Ce lien a-t-il la même valeur pour chacun d’eux ? Est-ce un guide, un espoir, ou un obstacle, un empêchement ? S’aiment-ils ? Lequel fait pleurer l’autre ? Qui ment à l’autre ?
Ou n’est-ce qu’un voisin ? Un instituteur peut-être ? Et dans ce cas l’encourage-t-il ? Le punit-il ? Lequel apprend le plus de l’autre ? Lequel vient renverser l’ordre établi du monde de l’autre ?
Ce qui compte c’est le lien. C’est dans le lien que tient l’histoire. C’est dans l’histoire que tient la mémoire.
Prenez ce garçon et dédoublez le. Voilà maintenant qu’il a un frère.
J’ai un frère dira-t-il et le frère dira j’ai un frère. Voyez-vous j’ai un frère et mon frère a un frère. J’ai un frère qui est dans chacun de mes souvenirs, j’ai un frère avec qui j’ai ri et je me suis battu, j’ai un frère avec qui j’ai fait un pacte de sang. J’ai un frère que je ne comprends plus, j’ai un frère que je ne connais plus, j’ai un frère disparu, j’ai un frère qui me jalouse.
Ce qui compte c’est le lien. C’est dans le lien que tient l’histoire. C’est dans l’histoire que tient la mémoire. C’est dans la mémoire que tient le symbole.
Voyez cette femme qui dans le reflet de son miroir en voit toujours une autre. S’agit-il d’elle-même ? De sa soeur ? De sa mère ? De son aïeule ? Ou de sa fille même ? Laquelle est la mère de l’autre et laquelle est la fille de l’autre ? Qui transmet et qui hérite ?
Ou alors est-ce une déesse dans le miroir ?
Est-ce un dieu que ce vieil homme ou que cet enfant ?
Et si l’un est le dieu de l’autre, quel est le lien avec ce dieu ? Le loue-t-il ? Se soumet-il ? Le défie-t-il ? Blasphème-t-il ? Et le dieu, se met-il en rage ? Pardonne-t-il ? Foudroie-t-il ?
Ou ces deux enfants côte à côte face à la mer ?
Est-ce des amis ? Seront-ils amants ? Manqueront-ils plus au lit ou à la table ? La relation fânera peut-être mais le lien, lui, marquera son absence d’une empreinte.
Ce qui compte c’est le lien. C’est dans le lien que tient l’histoire. C’est dans l’histoire que tient la mémoire. C’est dans la mémoire que tient le symbole. C’est dans le symbole qu’apparaît l’invisible.
Parfois le lien est si ténu, si douloureux, qu’il faut entailler la matière pour le faire apparaître.
Faire souffler le vent.
Empêcher les portes de s’ouvrir.
Creuser des cavités dans les arbres.
Lécher la sève gluante.
Entendre des langues oubliées.
Que le reflet brise le miroir / que des perles sortent de la bouche / que le corps s’essouffle dans la résistance du réel.
Que sous l’entrelacs des lettres noires sur la page blanche déborde le lien et qu’il s’insinue, vienne prendre corps, entre le personnage et celui qui le lit.