Origine d’un monde. Noyau dur. Noyau tendre. Ce qu’on en sait. Ce qui manque. Puis les cercles. Concentriques. Excentriques. Force centripète. Arbre, l’autre soi. Elargissement du tronc commun. Frêne n’est pas chêne. Et réciproquement. Pourtant racines, réseaux se rejoignent dans les profondeurs malmenées. Le vivant. Des noms affleurent — les bourgeons de l’arbre généalogique en appellent d’autres, à l’extérieur. Des arborescences aussi. Visages et figures surgissent. Eclosion des mots qui tentent de cerner ce qui se déroule. Ce qui se refuse. Ce qui guette. Du papier pour recueillir la sève coulant des nouvelles entailles. Alluvions. Sédiments.
Frayer d’autres chemins vers les dépôts. On ferme les yeux pour se diriger, aller là où ça se condense, là où se trouvent depuis des années — peut-être des millions d’années — les traces. Ce qui est fragile, ce qui a migré, changé. Ce qu’on cherche à capter encore, à fixer. Un refuge. Bruissements. Feuillage. Entre le temps d’une vie et celui qui se dilate à l’infini, on sait que des cahiers emplis de signes en attente d’être redécouverts sont enfermés dans un espace obscur. On diffère le geste de l’exploration. Peut-être pour ne pas risquer (être tentée de) de faire disparaitre définitivement le monde d’avant —premiers volcans, premiers secrets irradiant le réel.
On sait bien qu’Augustin n’a jamais vraiment retrouvé au bon moment le chemin, l’endroit, le visage. Mais toute sa recherche irrigue les nôtres. Relire, comme s’approcher de la malle noire au fond du couloir, avant la chambre du fond, sous une pile de linges soigneusement pliés. Impossible de se souvenir d’où elle vient. Ce qui est dedans, oui. Mais pas dans le détail.
Elle contient le rêve du couloir aux parois tapissées de rosiers poussiéreux qui s’éclairent au fur et à mesure de l’avancée, jusqu’aux laborantines diaphanes de la dernière pièce. Contient aussi le monologue d’une femme débordée avec tas de linge et table à repasser sur le plateau. Elle parle face au quatrième mur en prélevant l’une après l’autre les pièces de tissu et réalise que le linge bien plié n’a pas besoin d’être repassé. Il suffit juste de déplacer la pile pour ouvrir la malle Elle parle du débarras dans lequel sa mère entassait pêle-mêle le linge familial en attente — un fouillis propre, un éternel brouillon dans le tonneau des Danaïdes quotidien. Elle ne fera pas comme sa mère. Elle s’empare du linge plié, le déplace. Le jette en l’air. Le volcan est en éruption, et les scories retombent.
Elle parle à travers le nuage éruptif, dit ce qu’elle fait, ce qui se passe, dit que son geste ne laissera pas la ville engloutie sous les cendres, dit qu’elle ouvre la malle — ce qu’elle fait— dit ce qui se passe quand elle se penche sur les strates, s’assied contre la malle ouverte, lit à voix haute, ce qui est écrit dans un grand cahier extrait au hasard. Un ordinateur portable est posé à côté, sur une chaise austère. Une petite fille d’aujourd’hui s’approche pour lui demander comme font souvent les enfants : c’est quoi l’infini ? Surprise, la femme cherche maladroitement une réponse, des explications adaptées, des images. Balbutie. La petite fille a pitié d’elle. Ne cherche pas, j’ai compris : l’infini, c’est comme l’éternité. La petite fille sort de la scène, toute contente d’avoir trouvé elle-même une réplique et aussi d’avoir délivré la femme. Force centrifuge.
Je regarde la scène. Assise contre la malle ouverte, je prends l’ordinateur portable posé sur une chaise austère et dans le sillage, j’écris.