Une bien étrange file qui attend. Des candidats bien rangés les uns derrière les autres, chacun avec un style bien à lui. Inutile d’être le premier, chacun attend patiemment d’être piochés à tout moment. Les yeux courent sur des titres aux formats variés qui se succèdent comme les fenêtres d’un train. On sait que l’on va trouver ce tout petit livre que l’on cherche. On passe en revue la file tel un général de garnison. Mais un général avec une idée fixe, qui chercherait quelqu’un désespérément, quitte à faire demi-tour, recommencer mille fois, avancer dans les rangs, marcher sur les murs pendant des heures pour revenir étrangement au même point. Mais le pire des désordres n’est rien devant une bonne intuition. Quelque-chose comme la mémoire du corps dit qu’on va le trouver, qu’il est proche et on sait qu’il faut la croire pour qu’il finisse par apparaître, récompense de la foi. En attendant, toute une vie de lecture défile. Pour chaque titre, une typographie, une couleur, une nostalgie, une ancienne promenade. On se retrouve devant le croisement de mille sentiers qui disent tous « reviens donc un peu par ici ». Certains sont sillonnés par un usage intensif. D’autres n’en finissent pas d’attendre leur tour, presque effacés par l’oubli et de plus en plus cachés par les nouveaux venus.
Puis voici celui qu’on cherchait, juste devant ! Comme s’il avait été préparé exprès. On regardait à gauche, à droite. Lui, appelait de toutes ses forces en silence pendant qu’on faisait semblant de chercher. Juste là devant depuis le début ! On papillonnait. Et lui pendant ce temps… Farfouiller… « Je suis là je suis là ! »
Après les effusions, On saisit enfin le butin. L’auteur est plus gros que le titre :
FRANCIS PONGE
Puis presque comme sous-titre : « Le parti pris des choses ».
Et plus bas un passager clandestin : Suivi de « Proêmes ».
Il y a donc colocation. On imagine, vu la faible épaisseur du volume qu’avec la page de garde, l’avant-propos, la préface, il ne doit s’agir que d’un tout petit parti-pris, ou de petites choses. Puis dessous une photo de l’auteur, non deux photos, non ! Une ceinture de photos en sépia toutes identiques qui court jusque derrière, dérisoire affichage de propagande pour le seigneur de ces pages. Un photomaton honorifique. Enfin viennent les informations d’édition :
nrf – Poésie / Gallimard.
Un classique. C’est-à-dire une révolution qui ne révolutionne plus, rangé désormais au format poche. Le texte ne fait plus irruption, il ne lui reste qu’à durer. La couverture dit « découvrez-moi en sachant qu’on m’a déjà découvert ».
L’objet est modeste en taille mais d’extérieur élégant, officiel, lisse. Les doigts saisissent et plient facilement ce pourpoint glacé qui émet alors un craquement plaisant, lointain cousin des billets de banque. Le pouce droit, d’un geste expérimenté, libère une à une puis de plus en plus vite ces frêles pages dans un bruissement de tourterelles. Ce mouvement fait naître un vent qui annonce au visage le début du voyage, exhalant une odeur de passé. On est toujours au même endroit mais on ne sait plus tout à fait quand.
Après avoir frôlé leur bord, le pouce plonge à l’intérieur, caressant la surface. Ici se dévoile la complexité. Les feuilles sont à la fois rugueuses et douces. Bien mises et tatouées.
Les chapitres sont courts. Une succession de levers et de baissers de rideau. Les applaudissements sont à imaginer, comme le reste. On est seul.
On s’approche de l’essence de cet être. Après avoir égrenné tout ses apparâts, on finit par remarquer un attribut discret. Il est enveloppé de silence comme tous ceux de son espèce. Dès qu’on le consulte, on s’éteint extérieurement. Le son est ailleurs, enfoui dans notre esprit.
C’est une espèce d’objet qui occupe l’espace sonore avec du rien. Une espèce paginée qui prolifère en mutant dans toutes les formes et couleurs. Elle se niche souvent sur des rayonnages mais peut s’auto-organiser en piles voire plus rarement en monticules. Son espace est souvent cartésien. Comme les plantes, sans qu’on ne distingue un mouvement, elle envahit. Un livret devient une colonne, puis un mur pour finir en ruche. Entre ces murs, une épaisse couche de silence.
Le silence n’est pas vide. Il se décline. Par exemple il se fait silence monastique (du Livre donc) de l’ascétisme intellectuel. Ou encore, le silence auquel les plus agités finissent réduits quelles que soient leurs prétentions temporelles. Car au-delà du silence, c’est le temps qui est pris dans le champ de gravitation du livre. Un modeste feuillet traverse les siècles en se nourrissant du temps qu’on lui consacre. Et c’est la seule de ses dimensions qui ne tient pas (ou si peu) dans une main. Il s’étend plus loin qu’on ne peut le concevoir, avant les yeux. Ce trivial empilement de fibres matelassées, à l’image des plus petites créatures sur Terre, regarde passer les civilisations.