Juste tendre le bras vers l’étagère proche, face à la table de travail : il est là. Doucement, je le prends, il se livre. A la fois résistant et fragile comme s’il allait se casser par le milieu, perdre ses pages. Un présent sans emballage. Ayant traversé déménagements, vies, lieux. Transporté en 1972 dans la poche d’un sac-à-dos disparu — mais lui non
une ile de poche, rectangulaire, dont la couverture se soulève légèrement, porte entr’ouverte ou souffle suspendu. Légèrement jaunie sur les bords, elle présente dans la partie haute le prénom et le nom de l’auteur, en orange. Apparait alors le titre, un appel. Encore en dessous, après le mot suivi, en italiques, quatre mots constituent non pas un sous-titre mais l’annonce d’un paysage sonore. Au milieu, comme une bande-annonce, cinq visages. Cinq fois le même avec au centre le portrait en noir et blanc et les autres à travers un orangé graduellement mêlé de sombre. Clin d’œil au sérigraphique Warhol, et toujours signe de reconnaissance pour la collection. En-dessous, trois minuscules penchées, comme calligraphiées —un logo— avant le dernier repère Poésie en italiques donc, suivi d’un caractère typographique, penché lui aussi, avant le nom de l’éditeur
on ouvre et on se souvient en regardant le bas de la page de gauche, du temps d’avant : tous droits de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays, y compris l’URSS . On tourne la page et voici l’épigraphe — une question d’Apemantus à Timon, dans une œuvre elliptique de Shakespeare. Pas de préface. On entre, c’est tout
succession : titres, noms des transparents, textes brefs pour la plupart, blancs, chocs, lumières enfouies, conscience cristallisée, chemins délibérément obscurs ou soudain aveuglants, provisions pour les bivouacs, noms de code et lueurs renversantes. Mots vibrants
au passage : une petite feuille de figuier séchée page 79. On dirait du papier vert, nervuré. Et plus loin, une carte postale en noir et blanc sert de marque-page. Elle représente un détail du cloître de l’abbaye de Cluny, soit « le troisième ton », avec joueur de psaltérion, sur le chapiteau dit « plain-chant » Carte placée page 151. Celle des compagnons dans le jardin. A la fin : le rappel des principaux ouvrages. Puis : Table, mot tout seul sur la belle page avant le rappel des titres contenus. Et l’ultime mention : …a été achevé d’imprimer le 2 janvier 1969… l’année de la découverte qui engendrera un peu plus tard le voyage et la rencontre
on ferme : au dos du livre, retour de la série des cinq portraits, comme un bandeau de clôture avec tout en bas, en très petit, le nom de la photographe : H.Grindat, celle qui a saisi tant de visages-clés. En haut, à droite, un H majuscule est serti par un losange. J’y vois un hommage à Henriette.
Belle description, on voit le livre se livrer sans se nommer.