# le livre comme fiction #06 | A.Ernaux, dis, invente-moi une histoire 

 J’ai appris que j’avais été une enfant en inventant des histoires pour ma fille. Avant cela l’enfance était derrière moi un paysage traversé de nuit. Je connaissais les faits. Je pouvais nommer les maisons, les écoles, je connaissais l’odeur de la craie, d’un manteau rouge, d’un jardin, et je croyais que les livres poussaient comme les arbres ou les nuages.

Pourtant, je ne savais pas l’enfant.

C’est en inventant pour M. des lapins qui s’égaraient dans les haies, des renards qui parlaient aux étoiles et aux champs de blé, une rose qui avait besoin d’être aimée avec ses épines, et des petites filles qui trouvaient des portes dans les troncs d’arbres que j’ai reconnu quelque chose. Non pas un souvenir précis, bien plus une façon d’attendre, une disponibilité, imaginer que derrière les choses visibles il y en avait d’autres, des passages secrets. 

J’ai longtemps cru que cela appartenait seulement à l’enfance, mais le passage ne s’est pas refermé il s’est déplacé. Il n’était plus dans les histoires que je racontais. Il était dans la manière dont les choses désormais me touchaient.

Mes livres ne viennent pas directement de mes lectures, même si elles m’ont traversée sans laisser de contours nets. Elles se sont discrètement dissoutes pour laisser autre chose qu’un savoir ou des références.

Un postulat peut-être.

Une conviction sans formulation claire que rien ne peut rester brut, et que toute chose demande une forme : une conversation, un geste interrompu, un éclat de rire, une perte légère ou irréparable, semblent porter en soi une exigence silencieuse, un besoin d’être reconnu dans le dessin esquissé sans le savoir.

Je ne cherche pas des sujets ils sont déjà là. Je cherche seulement la forme qui leur permettra d’exister sans se perdre.

Peut-être est-ce cela que les livres ont déposé en moi sans que je puisse en identifier l’origine, pas un goût pour raconter, mais une manière de regarder parce que chaque instant resterait incomplet tant qu’il n’a pas trouvé sa figure. 

Non que ma vie devienne un livre parce qu’elle serait remarquable, elle devient un livre parce que je ne peux pas la percevoir autrement qu’en une suite de formes en train de naître. Les jours eux-mêmes semblent demander une composition et les souvenirs cherchent leur place auprès d’autres souvenirs. 

Écrire dans ce mouvement, c’est suivre des formes jusqu’à les rendre lisibles pour qu’un instant elles puissent tenir ensemble.

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