#livre #01 | The doll’s house

Il y a bien un livre qu’elle aimerait feuilleter, mais c’est justement la réison[1] pour laquelle elle s’en est tenue éloignée jusqu’ici. Elle crut l’avoir eu une fois en mains, elle le retourna, se demanda si c’était bien Lui, celui duquel. Elle s’amusa quelques secondes à se faire croire qu’elle se l’offrirait, puis le reposa au moment de et repartit chercher celui pour Celle dont elle ne se souvenait plus le titre. Heureusement, l’endroit dans lequel elle se trouvait était parfait pour ce genre de recherches, pleins d’objets plus encombrants les uns que les autres, d’un raffinement qui ne trouvait jamais le point d’équilibre entre le lecteur/spectateur/acteur et l’obscur objet du désir jamais atteint, ce qui permettait au commerce de vivre rondement de toutes ces distances jamais parcourues entièrement.

« elle n’a jamais eu confiance en quelque livre que ce soit, l’objet en lui-même lui provoquait des crises de colère intenses sans qu’elle n’ait jamais réussi à trouver le foyer d’origine d’un tel incendie intérieur. »

Pour l’exercice, tout de même, elle reprit en main Celui qui, cherchant une photographie d’un tableau, puis se ravisa. Bien sûr que non, ce n’est pas dans le Journals. Au mieux dans une des biographies, mais Ils n’auraient pas eu le mauvais goût de l’insérer là, ni Lui, ni l’Autre.

Il fallait être suintant pour se permettre de. Et aucun des deux ne l’étaient, même pas le peintre auteur. Pour se permettre d’insérer une telle image au milieu d’un texte, il fallait être à la fois parfaitement inconscient de l’acte et le chercher désespérément. C’est un acte qui requiert un manque de discernement certain, et un certain niveau de méconnaissance de Soi. Car il ne suffit pas de vouloir faire souffrir pour y parvenir totalement. Bien au contraire.

Ils sont arrivés des Etats-Unis. Elle déchire les paquets pour pouvoir enfin les toucher. Trois mois d’attente. Elle va enfin pouvoir Lui rendre ses exemplaires, qu’elle aura à peine effleurer, sauf le Journals. Ils étaient trop bien conservés pour qu’elle ose les dégrader ne serait-ce que du regard. Le Journals, elle n’avait pas pu résister. Elle s’était engouffrée directement à l’année 1945, les mains tournaient, tournaient. Les yeux cherchaient, cherchaient. Et le corps entier retomba quand elle comprit qu’il n’y avait aucune entrée au 8 mai. Une petite au 9, dont elle se repaîtra, déçue, comme toujours, comme à chaque fois, comme tout le temps. Le corps n’était plus que mou, plus aucune tension vers le sens caché. Juste une page à lire, deux paragraphes qu’elle parcourt d’un œil et demi, les doigts lascifs suivant quand même, pour la première fois une syntaxe qui réveillait, sans qu’elle ne le sache très bien ni à ce moment-là, ni même aujourd’hui, comment.

The doll’s house. Elle en sourit presque. Elle a fait tout ce chemin pour une Doll’s House.

Les cartons étaient encore éventrés sur sol quand elle arriva à la fin de sa lecture. Et déjà, en une entrée, les cartons éventrés lui parlaient, lui demandaient pourquoi ses mains si petites, si enfantines les avaient à ce point meurtris.

Elle avait toujours su que les batailles allaient être rudes. Le sang blanc allait couler à flot. Elle s’était entourée de coussins doux, les Collin’s, les sites d’étymologie, son préféré etymonline.com, tous ses cours de civilisation britannique et américaine, tous ces « réels » qui lui permettraient au moins de se défendre, des armures, des armes, des « doldassen alvoi » pour pouvoir se mettre enfin assise sur la chaise la plus inconfortable possible et entrer « en guerre ». 

Son corps, des pieds à la tête, recouverts, des miroirs, des contres-miroirs, des cordes même disséminées ça et là, pour pouvoir revenir. Elle se mettait des claques à chaque fois qu’un œil menaçait de, elle retournait les dictionnaires dans tous les sens, elle y adjoint les manuels de linguistique pour contrer les effets, tenter de garder le contrôle, mais surtout tenter de ne pas le perdre totalement.

A chaque page, des notes au stylo gravées à la limite de percer les feuilles, des post-its aux couleurs bien fluos pour ne pas laisser les couleurs la dépasser, l’absorber, la noyer.Et pourtant, elle n’était pas beaucoup plus crispée que d’habitude. Au contraire. Et  c’est bien ce qui l’effrayait.

Trois ans plus tard, trainant ses plaies béantes qui découpaient ses cuirasses externes et internes, elle arrivait devant le jury des pré-doctoriales pour exposer ses recherches. Tout n’allait pas si mal que cela, jusqu’à ce qu’une des membres du jury avance le powerpoint jusqu’à cette image de Denton. En grand sur le mur en face d’elle pendant que son corps, à elle, à peine solide, se liquéfiait à la mesure de la projection de l’autoportrait, la tête de l’auteur posée lascivement alors que son corps, à lui, soulagé de quelque activité qui l’avait épuisé et ce bras au bout duquel une main laissé trainé tout naturellement un livre en guise de cache-sexe.

Son corps, à elle, exposé là, devant son corps à lui, et les mondes entiers qui nous regardaient, sans nous voir. Alors même qu’elle était persuadée que tout le monde les voyait.


[1] Le malaise vient de la sensation provoquée de violer l’intimité de l’artiste, mais dans le désordre. En outre ce viol pose bien plus la question de la propre intimité du lecteur que celle de l’auteur. Initialement voyeur, violeur, le lecteur devient son propre bourreau face au questionnement intime sur ses propres constructions mentales. Il est important de préciser que dans cette étude le mot « viol » sera utilisé dans son étymologie la plus ancienne, à savoir:

c. 1400, violacion, « defilement, desecration, profanation, » from Old French violacion and directly from Latin violationem (nominative violatio) « an injury, irreverence, profanation, » noun of action from past-participle stem of violare « to treat with violence, outrage, dishonor, » which is perhaps an irregular derivative of vis « strength, force, power, energy » (from suffixed form of PIE root *weie- « to go after, pursue with vigor or desire; » see gain (v.)).

https://www.etymonline.com/word/violation

Ou encore à travers son origine anglaise à travers le mot « rape », à savoir :

late 14c., « carried away in an ecstatic trance, » from Latin raptus, past participle of rapere « seize, carry off » (see rape (v.)). A figurative sense, the notion is of « carried up into Heaven (bodily or in a dream), » as in a saint’s vision. Latin literal sense of « carried away » was in English from 1550s. In 15c.-17c. the word also sometimes could mean « raped. » Sense of « engrossed » first recorded c. 1500. As a past-participle adjective, in English it spawned the back-formed verb rap « to affect with rapture, » which was common c. 1600-1750.

https://www.etymonline.com/word/rapt

  Ici le viol est force de pénétration mentale afin d’élever son esprit au-delà de toute construction mentale et d’arriver à une perception si ce n’est du vrai, en tout cas de ces constructions qui éloignent de l’état de l’être dans ce qu’il a de plus immédiat.

A propos de Alexia

https://www.youtube.com/watch?v=t0-znVIXZDs&list=RDt0-znVIXZDs&start_radio=1

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