
Encore deux stations avant celle où je descends, deux stations à rester assise là, assise à les regarder, à les regarder regarder. Regarder les yeux, les mains, les pouces de celles et ceux qui ont les yeux posés sur un écran, si petit, de téléphone portable. Regarder les pouces surtout. Les pouces et leurs mouvements. Un pouce ou les deux et le mouvement des yeux, le visage qui rit, qui s’étonne, qui s’indigne, qui s’effraye, qui se modèle en direct sur ce que les yeux voient. On sait de source sure que ce pouce-là ne lit pas, il va de post en post, mais, sûr, il ne lit pas. Qui lit a le pouce lent et le visage qui change, mais change au grès des mots qu’il faudra d’abord lire, déchiffrer puis comprendre, remettre dans la phrase, alors que les images vous sautent à la figure, sans intermédiaire, sans préambule et sans introduction, elles vous agressent, vous heurtent et vous obligeront à changer brusquement l’aspect de votre visage, les battements de votre cœur, votre respiration, la crispation du pouce qui se jette en arrière quand l’image est trop dure. Le pouce reste souvent cet indice très discret qui permet de savoir sans fixer les visages qui risquent, à leur tour, de vous fixer aussi. Observatrice observée, de quoi perdre le fil, se mettre à toussoter, brusquement s’absorber dans la contemplation du tableau des stations ou dans le défilement des parois du tunnel malgré le manque de suspens de cette activité. Alors, s’en tenir au pouce, éviter les visages. Le pouce de droite à gauche, comme on tournerait une page n’est plus gage de lecture depuis qu’on a les stories d’Instagram. De bas en haut non plus, c’est le mode de lecture pour tous les PDF, mais aussi pour Facebook et autres choses qui défilent. Pour se faire une idée, voir aussi la fréquence du pouce sur l’écran, lire va demander du temps même quand les caractères sont grossis pour mieux voir, même sans les lunettes. Un mouvement trop rapide, et ce sera du scroll, sans aucun doute possible. Mais juste le téléphone n’est pas un bon critère pour savoir qui lit ou bien qui ne lit pas. J’ai dans mon téléphone tout un tas de bouquins qui feraient s’écrouler plus d’une bibliothèque. En fonction des contraintes, des attentes, des temps morts, lire sur le téléphone, reprendre sur l’iPad ou sur l’ordinateur, pouvoir mettre des couleurs, des notes et des signets quand je n’ai jamais osé gribouiller sur les livres. Alors le téléphone pour lire sur le pouce comme on mange sur le pouce, pour les faims de lecture, les petits creux qui gargouillent en manque cruel de livre, pour ceux qui n’ont pas le temps, ou, pour dire plus justement, quand le temps est compté, les journées quadrillées par un emploi du temps qui débordera toujours de ses cases trop petites ou pour qui ne veut pas attendre qu’il soit le temps de lire, lire sur le téléphone. Et puis comme un clin d’œil, dans les transports publics profiter de tous ceux qui sont maintenant tombés dans le domaine public, partir à la recherche de tout ce temps perdu quand on ne pouvait pas lire sans un livre en papier et d’un pouce concentré rejoindre Marcel Proust pour un petit moment de lecture sur le pouce, sans oublier, comme moi, de descendre quand même à la station prévue
Merci beaucoup Juliette, pour cette description tellement juste de cet acte de lire, inouï, qui peut se pratiquer jusqu’au milieu de la foule. J’adore cette idée de, je te cite, « lire sur le pouce comme on mange sur le pouce ». J’ai toujours été admiratif devant ces gens qui, dans le métro, dans un bus, sur le quai d’une gare, à la terrasse d’un bistrot, dans la rue même, lisent, leur capacité à s’isoler du reste du monde, à rentrer dans leur bille. Admiratif parce que j’en suis incapable. Et une anecdote pour terminer : j’ai connu un chauffeur de taxi dans Paris qui, sur le siège à côté de lui, avait à portée de main son édition Pléiade de la Recherche. Il m’avait confié lire Proust en continu, dans les temps d’attente entre deux courses. J’ai toujours trouvé ça incroyable mais tellement beau !