La Femme de trente ans entre les mains, l’un des rares ouvrages qui ait survécu aux années, aux déménagements, aux tris impitoyables ou désabusés. Un livre de poche, un Folio, rescapé de ma scolarité, certainement étudié au lycée ou en fin de collège. Les pages sont jaunes, elles ont la texture d’un vieux buvard. Toutes ces marques sont celles du temps. Le livre a vécu. La tranche est usée, les bords cornés, la couverture marquée par une pliure qui me serait insupportable aujourd’hui et qui témoigne de lectures anciennes, de ses ballottements dans un sac lycéen, de ses ouvertures et fermetures pendant les trajets en métro, de ces gestes effectués plusieurs dizaines de fois. Le blanc de la couverture est cassé, il a viré au jaune doux, il s’est comme patiné.
Le livre mesure 10,7 sur 17,8 cm, le dos fait 1,5 cm alors que la tranche est épaisse de 2 cm, le papier a gonflé avec les années et les doigts avides de lecture qui l’ont malmené. Je l’ouvre, je sens les pages au hasard, l’odeur n’a pas changé. Je m’attendais à une odeur plus désagréable. La couverture porte une illustration d’Alain le Foll, la femme a un regard mélancolique, un air de tristesse silencieuse. Toutes les désillusions de la vie d’une femme de son siècle dans ses prunelles, un air trop souvent d’actualité.
En feuilletant les premières pages, je découvre la préface de Pierre Barbéris. Je zappe. Plus loin, sur le papier jauni, écrit au crayon de papier, mon nom, mon prénom et une année, 1985. Je souris. À côté, j’avais noté 20 francs. Je me souviens à peine de la professeure de français de cette époque, son visage s’est dissous dans le temps, et pourtant cette trace de ma main adolescente est restée intacte. Mon écriture a un peu changé, elle s’est affirmée, mais je sais que ces traces sont les miennes.
Des papiers glissent d’entre les pages, des notes en vue d’un devoir à rendre. Quelque chose de moi, pas encore adulte. Certains passages sont soulignés, il y a des annotations dans les marges, des réflexions posées, appliquées, rien de griffonné à la hâte. On y sent le soin, la volonté de comprendre, de retenir. Je lis ces remarques avec une curiosité mêlée d’étonnement, il y a là une perspicacité que j’avais complètement oubliée. Des observations sur la condition de la femme au XIXe siècle, sur l’enfermement du mariage, sur la violence des convenances sociales, des intuitions lycéennes qui résonnent aujourd’hui autrement, qui résonnent avec les années vécues, avec ma vie de femme.
Je me souviens vaguement du roman. Ces notes me donnent envie de le relire. J’y trouverais autre chose que ce que j’y avais lu trente ans plus tôt.
2 commentaires à propos de “#livre #01 | Le livre retrouvé”
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.
étrange livre, planté sur son coteau à la presque verticale, juste là à 10 minutes de chez moi — dans mon bazar d’essai Balzac où suis enfoncé ces temps-ci, le chapitre le concernant s’intitule : « de tuer un enfant pour faire un roman», la noyade du gamin dans la Bièvre est un des passages les plus cyniques de notre Honoré, et me suis toujours demandé ce que ça apportait à l’histoire…
(note complémentaire : empêche pas que ton texte soit un bonheur et, accessoirement, le Barbéris sur Balzac vraiment un bouquin qui tient la rampe, un demi siècle après parution…)