#le livre comme fiction #01 | l’image et le moment

l’image du livre en train de s’écrire

l’image qu’on en a, épaisseur, style, marges, caractères typographiques

l’image qui vient la première fois quand on le tient entre les doigts, les mains qui bougent sur lui, le pressent, le feuillettent, le tournent et retournent pour sentir la qualité du papier, la texture
(parce que le livre est avant tout chose matérielle, objet en taille couleur épaisseur)

le moment où on perçoit son odeur — mais peut-être qu’il n’en a pas, pas encore

le moment où le récit paraît derrière le titre ou au contraire se cache

le moment où on comprend dans le rêve que ce livre a habité longtemps dans un endroit du cerveau sans qu’on le sache vraiment et qu’il a influencé notre itinéraire, et l’autre moment beaucoup plus tard quand on en retrouve un exemplaire dans la bibliothèque – mais peut-être que ça, c’est dans un autre rêve
(il n’a pas besoin d’être singulier, juste un livre dans ce qui le caractérise avec une couverture plus ou moins solide et des pages couvertes de signes)

le moment où on comprend qu’il fait partie de nous, peut-être parce qu’il a été lu dans l’enfance et qu’il a compté plus que les autres livres ou tout simplement parce qu’il était le premier livre qu’on possédait, ou peut-être parce qu’il vient de nous, entièrement de nous parce qu’on l’a écrit nous-mêmes au début de notre vie d’adulte, d’ailleurs on souvient soudain du mal qu’on avait eu à décider d’un titre, à imaginer même qu’il serait lu par d’autres

le moment où on le referme

le moment où on le pose sur la table et qu’il se détache des mains, du corps, de nous

le moment où il n’a plus d’importance

le moment où il s’efface parce que la mémoire a vieilli et les articulations des mains font mal, de toute façon on ne parvient plus à mettre un nom dessus

le moment où, même dans l’oubli une fois la mémoire dissoute, il reste rattaché à notre pensée comme intégré au ciment de nos os et on ne se souvient d’aucun mot, juste d’une impression, une couleur de forêt, un silence de vallée aride

Photographie ©françoise renaud

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne, Languedoc, et Limousin. Certains mots l'attirent : peau, pays, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit au flanc ouest du Massif Central. Et voilà. Son site, ses publications, photographies, journal : francoiserenaud.com. Sa chaîne YouTube : TerrainFragile.

19 commentaires à propos de “#le livre comme fiction #01 | l’image et le moment”

    • merci Ema,
      j’étais un petit peu hors sujet mais peu de temps et voilà ce qui est venu… merci encore pour ce regard

  1. Je lis essentiellement la fiction adulte en numérique (c’est ma lecture avant dormir et sinon je ne vois rien) mais j’adore aller en librairie ou bibliothèque le toucher pour voir.

    • oui la qualité de nos yeux conditionnent nos supports de lecture, mais que le papier est doux sous les doigts…
      toucher et voir en même temps !
      merci pour ton petit écho par ici

    • je voulais trouver une façon d’aborder le livre dans sa « fabrication » interne, pas forcément en choisissant un des objets livres dans la bibliothèque
      un écart par rapport à la consigne… mais bon…
      (merci de te lire ici)

  2. Ah, grandiose comme d’hab ! L’idée de « après le livre », quelle belle idée, si bien étudiée, le vertige que le texte donne au déploiement. Ah, oui, vraiment ! Tout ce qui ne se détache pas… Merci pour ce si beau, Françoise. Texte essentiel !

    • oh tu sais, franchement je n’étais pas sûre du tout… je savais que je m’éloignais de la consigne mais je voulais aller autre part…
      merci Anne pour ta lecture précieuse, toujours…

  3. Le moment du livre à l’instant, lui, au cours du temps, lui, intemporel.
    Pleinement un jour, s’effaçant pourtant, discrètement de retour.

    Un pas de côté peut-être, qui en valait la peine sûrement.

    • oh merci Yaël ! te retrouver ici !
      merci pour cette lecture qui vient m’ôter le doute… et tout ce bonheur des échanges…

      oui qu’est ce qu’il nous faire le livre, ce livre-là, différent pour chacun, ce livre qui a changé quelque chose dans le parcours, mais tout passe si vite qu’on n’a pas le temps de réaliser et que c’est déjà fini, le livre passe dans l’oubli…

  4. Ouh que c’est malin, Françoise ! Un titre qui paraît circonscrire : l’image et le moment… Mais entre tout cela se glisse subtilement l’odeur et les gestes et finalement le corps est pris…
    Alors on se retourne vers l’image une sacrée image ! Et on se demande : comment a-t-elle fait, Françoise ? En fait, elle a défait un livre… délivré ? Ah, il fallait y penser !

    • ah tellement contente de te retrouver par ici, cher Philippe,
      merci d’être entré dans mon manège autour de ce livre, on ne sait pas lequel et on ne sait pas grand chose de lui sinon qu’il habite en nous, un livre qui dure toute une partie de la vie…

      eh oui, « entrelisons-nous » !
      c’est tellement beau, ton verbe inventé dans ton message d’hier !

  5. « le moment où on perçoit son odeur — mais peut-être qu’il n’en a pas » : souvent ce qui frappe en premier pourtant ; « pas encore » comme si le fait de s’intéresser au livre faisait naître l’odeur. Et j’aime l’idée du livre qui habite un endroit du cerveau (ou du cerveau habité par). Merci.

    • en fait tout dépend des circonstances… l’odeur frappe souvent quand on ouvre le livre, elle émane des pages, et elle nous frappe souvent en même temps que la couleur plus ou moins oxydée du papier..; donc en effet elle vient quand on s’intéresse au livre de plus près (tout cela est subtil quand on quête le détail…)
      oui le livre de quelqu’un d’autre qui nous habite ou le livre qui vient de soi
      merci à toi, Cécile

      • Je n’avais pas envisagé la proposition depuis l’angle de qui écrit le livre – du livre encore à écrire. Merci Françoise de l’avoir fait.

  6. Une suite de moments, des images plein la tête.
    Ça m’a fait penser (pourquoi ?) aux cailloux du Petit Poucet.
    Pas après pas, une vie qui se déploie dans/entre les pages. Merci Françoise

    • salut Louise…
      sans doute le pas après pas, à chaque fois un indice qui dessine le parcours du livre, de celui qui le lit ou l’écrit
      merci pour ton attention…

  7. Comme Cécile, j’aim l’ambivalence du livre qui habite en nous et nous habite, cette vie en devenir, cette perception du livre avant qu’il ne soit livre. Petit pincement en revanche à « le moment où il n’a plus d’importance »

    • ben oui évidemment, un jour il arrive ce moment…
      on le sait bien,
      mais le livre peut encore vivre dans une bibliothèque si elle ne brûle pas, si la planète ne brûle pas, s’il continue à avoir un ciel et des oiseaux…
      merci Perle