#livre#01bis: l’anti-geste

LE geste que je me refuse à faire, ou seulement en dernier recours et à regret, quand les pages anciennes sont à la fois sèches et gondolées (souvenirs de Normandie dans ce lieu-dit brouillasseux nommé Crasse où les livres et les gens vieillissent prématurément), c’est celui de mettre le doigt sur ma langue et coller ce doigt sur la page qui va enfin accepter de se tourner grâce à la salive. Déjà enfant je regardais avec dégoût les gens qui tournaient les pages d’un livre ou magazine en mettant à chaque fois le doigt sur la langue pour faire tourner la page, je revois même une grand-mère tirant la langue, geste qu’on m’avait enseigné comme étant laid, alors que ma grand-mère était distinguée, soignée parfumée bijoutée et qu’elle ne fumait qu’avec son fume-cigarette à bout doré, tirant la langue et mouillant son pouce systématiquement pour mieux ensuite dominer bruyamment les pages. Durant la lecture du BROCHET- ses mœurs- ses pêches- livre ayant appartenu à mon père et que j’avais besoin d’explorer comme source d’écriture et de compréhension de ma lignée, je me suis demandée à chaque tourne s’il avait mis son ADN en bas de page, en haut, au milieu ou pas du tout. Dégoût.
Cependant ce geste est rare, il est le résultat d’une résistance du livre. Ordinairement le livre est docile. Seul son poids ou la fragilité de son papier peut m’indisposer voire être motifs de refus de lecture. Car je lis au lit, d’abord dans la position idéale et parfaite du gisant ou de la relaxation de yoga-nidra, mais très vite tournée finalement tournée du côté gauche où la lumière est faible, ce que je déplore chaque soir, mais la main suffisamment forte pour tenir l’objet à la verticale, par le bas, pouce calant les pages, l’objet, si volumineux, éventuellement calé sur petit monticule de drap, le corps lové dans un nid de couettes à oreillers multiples, voué à une ou deux heures de dégustation. Crayon gris posé sur les draps les jours de passion. Heures qui ne supportent pas du tout la frustration[1] d’où la pile de livres de rechange au sol au cas où l’un d’eux ne remplirait pas sa fonction de bonheur du jour.


[1] Fini le temps où, telle une bonne élève, je lisais docilement Blanchot ou Didi-Huberman sans rien comprendre à longueur de chapitres, parce qu’un des mentors de ma vie m’avait dit « il n’y a pas besoin de comprendre pour lire ». Ce temps s’est arrêté brutalement le jour où, ramant à minuit dans une discussion avec l’artiste auquel je donnais systématiquement mes Didi-Huberman je finis par lui demander : Tu comprends vraiment tout ce que tu lis ? Réponse : « quand, à trois heures du matin j’ai lu plusieurs fois la même phrase et que je l’ai comprise, je suis content ». J’ai alors compris que je n’appartenais pas à cette catégorie de lecteurs-là.

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

Un commentaire à propos de “#livre#01bis: l’anti-geste”

  1. Frappant. Merci pour cette évocation du geste dont je partage la phobie – signature adn à ne pas laisser traîner sur une scène de crime ( et le mouchoir humecté de salive qu’elle t’appliquait sur la joue pour te débarbouiller)
    .j’admire cette capacité à lire longtemps couchée … j’abonde dans le sens de la pile à portée de main ( il m’est arrivé de comprendre des pages de Didi Huberman ou sans doute de rêver que je les avais) comprises. ) merci Valerie

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