Dans ce bâtiment règne le silence. Les pas sont feutrés, les bouches tout au plus, murmurent. Nombreux sont les rayonnages où sont rangés -pardon, classés- les livres à feuilleter ou à emprunter. Dans ce bâtiment, aucun & aucune ne vient troubler l’ordre des rangées plus ou moins colorées. On ne peut en voir toute l’étendue sauf à s’y déplacer. En rang l’une derrière l’autre, elles tiennent du maintien militaire. Rien ne dépasse. En quelques endroits, que je pense stratégiques, un bureau avec personnage veille et peut à l’occasion donner un conseil de lecture ou l’emplacement de ce que l’on cherche. Tel livre porte le numéro300 et se trouve donc au rayon sciences sociales et plus précisément en sociologie et on trouvera Jésus en 200. Allez-y, c’est tout à côté derrière les Usuels.
Moi, je me promène nonchalamment, me laisse embarquer dans ces dédales, revient souvent au rayonnage Poésie et Contes et Nouvelles, à la côte 800 ou cherche ardemment les couvertures jaunes. Ou plutôt la tranche jaune car dans ce bâtiment, les livres sont visibles sur leur tranche. On peut remarquer, avec étonnement à la réflexion, que pour chaque domaine représenté, les formats sont à peu près identiques. Les livres d’art sont de grandes dimensions, les romans beaucoup moins, les essais encore moins. Quelquefois, pour attraper un livre, le sortir de son rang, il faut l’empoigner, le désolidariser de ses compagnons et même rudoyer ceux-ci afin de pouvoir en regarder la couverture, l’ouvrir, en lire quelques lignes au hasard. Eux aussi sont sous l’emprise d’une certaine discipline. Y figurent le même type d’informations de livre en livre : auteur, éditeur, dépôt légal, copyright, date(s) de parution. Quelquefois traducteur ou/et illustrateur, quelquefois la collection qui l’accueille, très souvent ils sont paginés et proposent une 4 ème de couverture présentant ce qu’on y lira. Mais là s’arrête la règle. Et en le prenant en main, le livre déploie tout son jus. On aime très fort, on l’emmène avec soi… ou pas, on le repose dans sa case.
#LLCF#01bis|
Le livre tient la main en place comme la canne tient la jambe défaillante
Le livre tient de l’eau miraculeuse. Ses lettres s’y déploient, se poursuivent comme bans de poissons.
Le livre a le papier qui glisse entre les doigts ou fait buvard comme couleurs odorantes.
Le livre lape l’espace et nous contient tout entier comme prisonnier bienheureux.
Le livre se blottit sous l’oreiller comme forêt endormie sous les rêves