#livre #02 | Cartographie de mon inconscient

“J’aime bien établir la carte chronologique d’une femme sur une grande feuille de papier et marquer d’une croix les lieux où entre l’enfance et le moment présent des parties d’elle même et de son existence sont mortes. Nous marquons ainsi les endroits ou des routes n’ont pas été empruntées, où d’autres ont été barrées, les lieux des embuscades, des trahisons, des morts. Je place une petite croix là où il aurait fallu pleurer, d’autres là où le deuil reste à faire. Puis j’inscris à l’arrière plan “oubliée” pour ces choses que la femme sent, mais qui n’ont pas encore fait surface, et “pardonnée” pour celles qu’elle a libérées en grande partie.” Clara Pinkola Estes, Femmes qui courent avec les loups

Je crois que dans la carte de la vie d’une femme il y a plusieurs territoires, qui s’éprouvent de la naïveté à la douleur, jusqu’à la complétude. Plus j’avance dans le territoire de ma vie, plus il me semble en saisir les contours. Evidemment ils s’échappent toujours, s’enroulant sur eux-mêmes et ne se dévoilant jamais vraiment que lorsqu’on les a clos. Longtemps on a parlé de la mère, de l’épouse, de la putain. Je crois qu’on a bien oublié l’amazone, qui surgit dans ce monde pour en déchirer les nuits sans bords. Je crois bien plus qu’on a oublié la sorcière, la prêtresse, la prophétesse, celle qui nous guide dans le noir et transforme la moiteur de nos angoisses en matière. J’aime appeler ces femmes qui sont moins et tant plus que moi, à la lueur de la bougie et à la fumée lourde de l’encens — et le seul atlas que j’aie jamais arpenté est le leur. Il se loge en moi et en chacune d’entre nous, quelque part, derrière notre crâne, à la surface de notre peau, à l’envers du miroir.

Quand je ferme les yeux je vois une forêt, immense, mystérieuse, sans bord, une forêt puissante. Cette forêt ne me laissera pas vous en dire trop sur Elle. Elle attrape et dévore ceux qui n’y sont pas les bienvenus. Elle a dévoré ainsi certains de mes désirs et m’a dispersée sur les routes de la vie. On s’apprivoise encore, elle et moi. Des silhouettes se faufilent entre ses arbres, sous le sifflement du Vent. Parfois il y fait jour. D’autres fois, la Lune l’éclaire, comme un décor d’elle-même. C’est une forêt de sorcière. Une forêt où les sortilèges peuvent tenir prisonnière celle-même à qui elle appartient. Elle veille en haut d’un rocher qui se dévoile quel que soit votre point de vue. Elle a autant besoin de moi que moi d’elle. Elle me guide et elle me perd. Elle est encore jeune. Quand elle sera vieille, je ne sais pas si elle sera toujours dans cette forêt-là.

Au cœur des arbres se trouve un temple abandonné. Un gardien oublié semble l’avoir ensorcelé. Comme une aura floutant les sentiers confus de la forêt, il m’a fait me perdre en moi-même et a affaibli la Femme au rocher. Combien de nuits aux draps pleins de sueurs j’ai lutté avec lui. Il venait d’un autre monde, il venait de l’Autre Monde, celui que nous n’effleurons qu’avec le souffle retenu.

Une autre fois, alors que je marchais longuement sur le bord de la forêt, je suis tombée sur une petite rivière où m’attendait une barque abandonnée. J’y suis revenue plusieurs fois — en rêve, les yeux fermés, à l’écrit. La rive m’a emmenée dans des caves sans maison. Où des corps sans contours m’ont happée dans leurs cryptes — cherchant à empiéter sur mon territoire qui fut un temps le leur. Ils m’ont étouffée, agrippée, griffée, maudite — et pourtant sauvée, emportée, instruite, guidée. Que des femmes. Uniquement des femmes. Les langues se superposent et il a fallu les arracher pour pouvoir les remettre dans leurs cryptes, en repos, en paix, et savoir quand elles et moi pouvons nous appeler, nous saisir, sans mettre en péril le fragile équilibre de la mort et de la vie.

Je n’ai jamais pu reprendre la barque vers l’autre rive. Dans l’atlas de l’inconscient, les territoires s’enroulent sur eux-mêmes, sans aucune autre logique que celle de l’éprouvé. Je suis restée longtemps, sans y avoir été invitée, dans un désert rocailleux. Lunaire. Je ne sais pas ce que je faisais là. Je gelais, je crois. Ce qui n’est pas en mouvement gèle. La matière y est lourde. J’y suis seule. Des salves de souvenirs flottent, dont je ne sais pas quoi faire. Il a fallu apprendre à se résigner pour découvrir la prière. Un jour, je me suis retrouvée de l’autre côté de l’erg. En haut du rocher de la Femme à l’arc. Le temple n’était plus que ruines dociles. Je sais que le désert est toujours là, quelque part, derrière mon crâne. Que je peux y retomber. Il faut danser pour en sortir. Ce qui est en mouvement ne gèle pas.

Les symboles de la forêt sont tous effrités. Les ponts, la barque, le temple. Il est temps de pénétrer un autre territoire. A la lisière de la forêt se trouve une cité bouillonnante, brûlante. Je ne connais pas ces rues. Je ne connais pas sa langue. Du bord de la forêt me regarde un renard. Il me dit qu’il est temps de partir. Je ne sais pas si je vais le revoir. Je ne sais pas comment aller dans la cité. Il n’y a pas de passage entre la forêt et la cité. C’est une déchirure, une déchirure nécessaire. Je sais que quelque part dans la cité un foyer m’attend. La forêt me dit qu’elle ne bougera pas. Je ne la crois pas. Il me faudra trouver un autre moyen d’y retourner — ou elle surgira dans la ville, l’engloutissant, un soir de pleine lune.

Atlas porte le monde comme un fardeau et ses filles tentent de l’alléger.

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

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