Il y a, aujourd’hui disparue, remplacée désormais par une enseigne d’évanescences, celle où je fis mes premiers pas de lecteur, timidement, n’osant toucher aux livres posés sur des tables qui ne demandent pourtant d’ordinaire qu’à être retournés (de là vient peut-être que je n’aie jamais accordé d’importance aux quatrièmes de couverture, préférant, plus tard, lorsque j’oserai enfin, plonger dans le livre même, le humer, tâter sa consistance, l’ouvrir à l’aveugle, en butiner les mots), encore moins approcher ceux alignés sur les étagères dont je me contentais de décrypter la tranche, la tête penchée sur l’épaule gauche ou droite selon le sens de cette inhabituelle lecture verticale qui m’amuse toujours beaucoup quand je la vois pratiquée par d’autres. Il traînait dans l’air une odeur poussiéreuse de vieilles pages qu’exhalaient des ouvrages abandonnés. On y pénétrait par une lourde porte en fer forgé qui résistait avec force à votre poussée, manière, qui sait, de tester votre résolution et d’éloigner les hâbleurs. L’intérieur était de silence. On y murmurait à peine. Derrière son comptoir, le libraire, tiré à quatre épingles, droit comme un i, statufié dans son costume trois pièces, cravate invariablement sombre, lunettes tantôt en équilibre au bout de son nez, tantôt reposant sur une chevelure d’une blancheur immaculée, dégageait une impression de sévérité, un jansénisme qui vous maintenait à distance. Si vous l’interrogiez pourtant, il ne répugnait pas à vous répondre. C’était à vous que revenait le premier pas. Votre question illuminait ses pupilles bleutées de cette curiosité précautionneuse qui est l’apanage des libraires comme des tailleurs, tous deux maîtres du sur-mesure, et il plongeait alors avec avidité dans ses catalogues pour vous dégoter la référence juste. Puis de fil en aiguille, il savait vous orienter vers des lectures dans le sillage de votre demande, seulement dans le but d’aiguiser votre appétit de connaissance et de vous amener avec soin, doigté, délicatesse, sur des terres de vous jusqu’ici inconnues. Mais il ne poussait jamais à la consommation excessive. C’est ainsi que, dans l’enthousiasme un peu foutraque de mes quinze ans, je faillis un jour me retrouver avec une édition complète de Spinoza s’il ne m’avait incité à la modération et à la patience. J’avais pourtant en poche assez d’étrennes pour me payer cette fantaisie. Mais mon libraire répugnait au luxe. Janséniste, vous dis-je.