# 4 Le livre comme fiction # Ma bibliothèque, mon amour

MÔME

La ferme parentale / l’atelier du père / le préau pour entasser le bois et protéger les machines / la grange où l’on tuait le cochon / la maison / au centre, la cour / moi, un enfant malingre /

On m’appelait – « le môme qui …aime les livres ». Je rêvais d’une bibliothèque. Je la rêvais dans l’entrée, sur le mur de l’escalier qui mènerait aux chambres. J’atteindrais les livres par paliers successifs. Je grimperais pour les atteindre, et toujours les livres seraient au-delà de mon champ de vision.

/ Chez nous, rien / sauf, l’Atlas des champignons / celui des fleurs et des arbres / Mes livres d’école, au plus vite / rangés dans mon cartable /

Peu à peu, puis sans fin, mon rêve grandissait. Rassemblés dans des cartons imaginaires, j’inventais des titres, les écrivais au gros feutre sur des cartons entreposés dans la grange. Ils auraient l’odeur de salpêtre, mais un jour – je vendrai mon âme au diable, mais – ils commenceraient à vivre à l’air libre. Le soir dans mon lit, je n’avais pas fermé les yeux que les mots de ma bibliothèque me parlaient. Leurs voix les dépoussiéraient, les pétrissaient, les faisaient gonfler comme un bon pain au levain, dévoilait leurs soupirs, leurs cris endormis ou timidement plaintifs. Derrière leurs hoquets bégayés entre des souffles fantômes, je ne distinguais jamais ce qu’ils disaient. Ca flottait au-dessus de moi. J’avais peur, me carapatais sous mon coussin, désirais les fuir et les saisir, disparaître et leur chuchoter…

Besoin de vous,

Oh oui, combien besoin de vous …

Pour me réjouir

Oh oui, besoin de vous …

Pour braver l’évidence.

Avec vous l’incompréhensible incompréhension, frappe à mon cœur, 

Pour l’amour d’eux, je m’obligeais à outrepasser le seuil de l’au-delà, réunissait tout mon courage pour les rejoindre outre-dire. J’écoutais leur silence jusqu’à l’effroi, jusqu’à perte de voix. Ils me disaient je crois, que tout n’est pas à dire et aussi, qu’il me fallait partir pour les rejoindre.

PERMANENCE ?

Sous l’escalier, elle rentrera pile poil dans le renfoncement du mur de gauche. Ce sera mon coin bibliothèque. Des planches découpées dans du bois de récup posées sur de vieilles briques rouges restées des années dans le préau de la ferme. On atteint les livres en se baissant, on s’accroupit, ou en s’assied sur un prie Dieu bas de hauteur ou, sur la petite chaise en paille de mon enfance. En sortant, on se cogne à l’arête de l’escalier. Ça fait mal.

D’abord un classement en vrac.

/ 7 étages / 4 casiers dont 6 sans séparation / une largeur de 20 cm / des hauteurs diverses entre les planches / des rangées d’ouest en est / des colonnes du nord au sud / Progressivement / mes tris et classements / des vagues successives de plus en plus ciblées / une forteresse de littérature /

Je me souviens :

/ A l’extrême nord, le temps familier jamais oublié – mes livres scolaires et des récits de cancres – Chagrins d’école de Pennac, Ah ! Ernesto de Marguerite Duras… / Une tension jamais résolue.

Sur la diagonale – nord-est / sud-ouest – mes livres d’années études / mes bouées – Flaubert, Zola, Céline, Tourgueniev, Camus, Sartre, Barjavel, Dino Buzzati, Scott Fidgerald – Ah… La Célestine de Ferdinando de Rojas … Et, me manque Soljenitsyne… – Sur la même ligne quoique à l’opposé, les beaux livres : Rabelais et Hugo, édition L’intégrale Seuil ; Contes et romans de voltaire, édition Baudelaire Paris; Dans la Pléiade, Œuvres complètes d’Albert Camus; Œuvres romanesques de Faulkner; Romans de Goethe; Pirandello, Théâtre complet … etc…/ Mon socle.

/ Plein ouest, juste au-dessous des beaux livres, deux alcôves pour la littérature de la shoah – Une réparation de plus que je me suis rajoutée, je passe… – entourées par, la poésie – Je pense à toi mon lou, Poèmes et lettres d’Apollinaire à Lou …; l’art du conte – La rue des canettes d’Eugène Green … ; ou la photo – Donne moi quelque chose qui ne meurt pas, Bobin-Boubat…

/ A l’est, deux étagères de BD, si si, elles aussi / au-dessus de la première, au sommet de la bibliothèque, le théâtre. Mon socle bis. Mes vénérables – Sophocle, Tchekhov, Brecht, Ionesco… Au-dessus de la deuxième, une seconde alcôve théâtre – mes maitres à penser – Boal, Dario Fo, Brook, Yoshi Oïda … / Au centre de cette colonne, une étagère socio-politique et la littérature d’auteurs hommes, Jean Rouaud, Erri de Luca, Michon, Perec…

/ A hauteur de mes yeux, quand allongé sur mon canapé, sur deux étagères pile au milieu de ma bibliothèque, la littérature étrangère et celle des femmes, infinies toutes deux…

Enfin, au centre de l’extrême sud, les livres inclassables ou qui ne m’inspirent rien. L’âge avançant, j’aurais dû en faire disparaître, en oublier… Mais non. Dans l’urgence, toujours plus. A la fois, mon envie de les garder et mon désir d’épure grandissant.

IMPERMANENCE …

Une géographie; un paysage; une carte sans rose des vents; un démontage incessant, une (re)construction impermanente; foutoir de piles en escapade, ouvrages disparates entassées; une logique indéchiffrable, même par moi. Impossibilité d’en jeter aucun. Jamais. Nécessité d’en acquérir d’autres, de les voir, d’écrire dessus. Enfouis comme ça peut, ici, et bien au-delà. Frénésie à les retrouver, les marquer. Mon qui-vive.

Intrusions sous mon escalier-à-livres de colocataires : punaises, papillons de nuits poussiéreux rentrés par la fenêtre ouverte les nuits d’été. Rancune à leur égard – mon instinct de propriété.

Je me souviens :

– de leur besoin d’un nouveau souffle.

– de mes ardentes acquisitions, hésitantes, par deux; trois; quatre exemplaires à la fois; ou plus encore. Hoquètements d’enfant; gestes compulsifs jusqu’à plus soif. Me faire entendre désespérément – qu’on me lise un livre, qu’on me le relise, encore, encore, encore…

Aujourd’hui,

Mes bras enlacent leurs parfums décomposés, acceptent non sans mal leur réticence souvent à être réveillés. Sur mon tabouret, je me hisse, me risque pour le meilleur et pour le pire à les élever. Dans mes maigres bras, j’embrasse les consentants – joue de leurs indociles abandons – m’épanche – inavoués peaux à peaux – des compagnons de titre s’opposent, se cabrent, s’insurgent. Je m’aligne, me range, me plie alors à l’impossible rapprochement. Un autre voudra peut-être ? Ne pas pouvoir s’aimer. Ne pas se sentir aimé.

Je m’inquiète. Leur faire de la place. Oser leur présence coûte que coûte.

/ Alors, j’ai commencé /

/ J’ai commencé à déchiqueter les mots, à les couvrir au pinceau de mes couleurs, à trouer une à une chaque page, à consentir à en laisser certaines s’envoler … Rarement.

/ Ces instants où mon amour les poinçonne, où ils disparaissent sous mes aiguilles, ma souffrance s’efface…

/ Ma bibliothèque, mon amour, excuse moi, tu n’es plus que contours de paysage / Ma bibliothèque, mon amour / je te garde près de moi /

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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