#livre #05 | En boîte à livres.

Quand de la consigne, tu ne retiens que le mot échapper. Échapper à une logique marchande, il avait dit. Eux aussi échappés, réunis pour un temps plus ou moins long dans une maisonnette bleue de poupée et son toit à deux pentes et sa façade vitrée et si tes mains chargées, du regard y plonger pour déchiffrer le titre sur la tranche en tordant ton cou parfois ou de la main après avoir tiré la porte, tu saisiras. Et derrière chaque livre déposé, tu imagineras de quel endroit il vient, de quel grenier, de quel déménagement, de quel deuil, de quel abandon préalable il est issu. À qui a-t-il appartenu ? Quelle trace ont laissé ses doigts avides ou dédaigneux, ce qui a suinté de la chair de ses doigts dans la raideur de son tenir en main propre. Ton hésitation à l’emmener. Il faudra en apporter un des tiens en échange. Tu le reposes.

Tu t’éloignes, mais cette idée lancinante, ce que tu avais imaginé te revient. Lui qui te voit les doigts sur le clavier, qui entend le cliquetis des touches comme un arrière-fond sonore permanent, qui sent ton corps et ton esprit comme terre occupée, il dit que c’est hors de question.  Tu reviens à la charge.

Le grand carton lourd où tous dorment emmitouflés dans du papier à bulle et un foisonnement bruissant de languettes de papier dont tu te refuses à imaginer l’origine. Ils attendent en périphérie du grand monde comme une nurserie de prématurés. Aucun souffle d’air n’a gonflé leurs pages, aucune paume ne les a effleurés.

Quand tant de mains et de gestes pour sa conception, le temps long de chacun. Depuis la nuque raide devant l’ordinateur ou le dos courbé sur le carnet, les yeux épuisés de relecture, l’esprit perdu à ne plus savoir à quelle version on en est, la fulgurance des doigts tachés d’encre et d’or à jeter un mouvement sur la feuille qui deviendra couverture, le temps long de celle et celui qui l’ont relu comme on remet d’équerre ici et là, le temps long pour les essais de format, de police de caractères, de mise en page, de composition dans une vaste étendue de possibles,

et toi, qui voudrais l’offrir ?

alors oui, tu vas le faire, tu vas ouvrir le carton, et dans chaque boîte à livres que ton chemin de vie croisera, tu poseras un exemplaire avec une marque au tampon et dans un travail imitant celui de l’imprimeur autrefois alignant lettre à lettre, toi de la pointe de ta pince à épiler tu prélèveras une à une celles en caoutchouc qui te seront nécessaires pour tamponner : « Cet exemplaire est un exemplaire gratuit, interdit à la vente ou à toute revente. » Mais tu l’imagineras aussi retournant un jour à l’obscurité d’un carton inconnu sous forme de languettes de papier. Leur bruissement à l’oreille de celui ou celle dont la main les fouillera survivra.  

A propos de Anne Dejardin

Projet en cours "Le nom qu'on leur a donné..." Résidences secondaires d'une station balnéaire de la Manche. Sur le blog L'impermanence des traces : https://annedejardin.com. Né ici à partir du cycle«Photographies». Et les prolongations avec un texte pour chaque nom qui dévoile un bout de leur histoire. Avec audios et vidéos, parce que des auteurs ou comédiens ont accepté de lire ces textes, l'énergie que donnent leurs voix. Merci. Voir aussi sur Youtube.

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