# le livre comme fiction #07 | Borges, loin dans l’infini

Pendant longtemps j’ai cru me souvenir d’un livre. Mais ce mot lui-même est incertain. Ce n’était peut-être pas un livre. Peut-être une phrase isolée, une suite de sons, ou la trace persistante d’un texte jamais situé avec précision. Il ne me reste qu’un début revenu sans cesse, indépendant de toute origine vérifiable. « Loin dans l’infini s’étendent de grands prés marécageux… ». Le reste n’a pas disparu ; il n’est pas accessible à la mémoire, une partie manquante.

Ce fragment ne s’inscrit pas clairement dans l’ordre de la lecture. Il pourrait relever de l’audition, d’un apprentissage indirect ou d’une reconstruction ultérieure de la mémoire elle-même. Aucune scène initiale ne permet d’en fixer la première apparition. Il existe pareil aux images dans les rêves récurrents, avec une précision suffisante pour être reconnues, mais sans ancrage vérifiable dans le temps.

A ce motif s’est attachée très tôt une idée persistante de liberté. Non pas une notion élaborée, ni une conviction, mais une sensation attachée aux mots eux-mêmes, leur structure ouvrant un espace au-delà de toute clôture visible. Cette association n’a jamais été justifiée. Elle s’est imposée sans médiation et s’est maintenue au fil des années malgré les déplacements de sens et les pertes successives.

Il y avait aussi une sensation physique plus difficile à décrire. Ces mots produisaient dans le corps un léger déplacement de l’équilibre, le sol cessant momentanément d’être tout à fait fiable. Ce n’était pourtant pas la chute, juste l’impression d’être retenue au-dessus d’elle, suspendue dans une trame presque invisible dont la fragilité même devenait une forme de soutien. Longtemps je n’ai pas trouvé d’autre image que celle d’une toile d’araignée. Pas un piège, mais un réseau assez ténu pour laisser passer le vide et assez solide pour empêcher de s’y abîmer. Les vers revenaient avec une sensation particulière : celle d’un effondrement différé, d’une menace devenue support, d’un équilibre inexplicable que rien ne semblait garantir et qui pourtant persistait.

Dans la maison où j’ai grandi, certains silences avaient valeur de récit. Des évènements n’étaient pas racontés, mais leur absence produisait une forme de présence indirecte. Il suffisait de peu pour comprendre qu’une part de l’histoire familiale appartenait à une zone qui ne serait pas formulée. Ce qui n’était pas dit ne relevait pas de l’oubli, mais d’une autre organisation du temps où les faits existent sans se transformer en récit.

C’est dans cette configuration que le chant a pu s’inscrire. Non comme un contenu transmis, plutôt une sorte d’élément détaché, indépendamment de son origine. Il est possible qu’il ait été entendu, lu ou simplement reconstruit à partir d’indices dispersés. Aucune de ces hypothèses ne s’impose. Elles coexistent sans se résoudre.

Il existe des fragments qui semblent appartenir à plusieurs mémoires à la fois. Ils ne peuvent être attribués à un seul sujet sans reste. Ils circulent entre les générations, les lectures, les silences pour ne jamais se stabiliser en une source unique. Ce chant pourrait relever de cette catégorie : un objet verbal sans propriétaire identifiable, doté d’une persistance suffisante pour produire des effets réels.

Si son origine ne l’est pas, sa récurrence est certaine. Ça revient dans les moments où les structures de la vie se resserrent. Il ouvre alors un champ indéterminé où la contrainte semble suspendue sans être annulée. Cette ouverture n’a pas besoin d’être expliquée pour produire ses effets. Il suffit de quelques mots pour que revienne cette vieille impression : celle d’être maintenue au bord du vide par une architecture presque inexistante.

Est-ce ainsi que survivent certains textes ? Ils perdent leur auteur, leur date, leur circonstance. Ils abandonnent presque tout derrière eux ; et quelque chose demeure, d’assez léger pour franchir les années, assez solide pour ne pas disparaître.

Reste une dernière hypothèse : que ce fragment n’ait jamais été appris au sens strict, mais qu’il ait été produit progressivement par la mémoire à partir de matériau discontinu, familial, historique et imaginaire mêlé. Il serait, ni souvenir, ni invention. Il serait cette forme intermédiaire où se recompose ce qui n’a pas été entièrement dit.

8 commentaires à propos de “# le livre comme fiction #07 | Borges, loin dans l’infini”

  1. Dans la maison où j’ai grandi, certains silences avaient valeur de récit.

    Merci pour cette phrase, elle pourrait être le début d’un autre texte.
    Bon dimanche.

    • Merci Clarence, ici nous avoisinons ce dimanche les 40 degrés… oui pourquoi pas un texte à partir d’un bout de texte

  2. Tu arrives à reconstruire le texte en creux, comme s’il y avait sa forme, toute sa forme sans rien de visible. Le mot « chant » lui donne la force de l’épopée. Moi aussi j’ai aimé cette phrase « dans la maison où j’ai grandi, certains silences avaient valeur de récit ». Elle nous happe.
    Merci Raymonde

  3. Bonjour Carole, je ne sais pas encore bien écrire en creux, j’en dis toujours trop, le doute peut-être de ne pas être comprise ou ne pas avoir été comprise… merci pour cette lecture.

  4. beauté confondante de ces réflexions (de leur finesse, ou ténuité). Que la dimension lacunaire du souvenir vous conduise au chant, voilà qui a la force à la fois de la surprise et de l’évidence