#le livre #08: Le manque ne sera plus

TGV détourné puis arrêté en rase campagne. Gare des Laumes Alésia. Deux voies, de l’herbe entre les rails, deux quais déserts. Certains sont descendus pour fumer. On ne sait combien de temps on va rester là. Son impression d’avoir été embarquée par sa mère dans un jeu de Monopoly se poursuit. Vous êtes arrêtée en rase campagne. Passez trois tours. Ce n’est pas tout à fait la case prison. C’est la case où l’on n’agit plus. On EST agit. Occupez-vous à regarder les silos à blé. Tout fragment de monde est à saisir quand on n’a pas la main. 
Lors de sa dernière visite la mère lui avait fait un chèque de huit mille cinq cents euros. Le jeu que sa mère joue consiste à réparer ou faire semblant de réparer un manque criant. Avec le chèque de sa mère dans le sac elle était partie au hasard dans Paris. Descendue du RER à Opéra elle avait été attirée par les stands d’une brocante Boulevard des Capucines. Avec le chèque elle aurait pu acheter. Elle regardait les objets comme des propriétés potentielles : des statuettes de jade des bracelets de cuivre des foulards de soie. Ce n’est pas du tout le même regard quand on peut acheter. Quand on peut mettre des immeubles sur des boulevards prestigieux. Avançant sans but, la marche l’amena Boulevard Haussmann puis rue Lafayette. C’est là qu’elle a compris : sa mère jouait et menait le jeu.
Elle n’a jamais aimé jouer. Depuis l’école maternelle elle avait su qu’elle ne devait pas jouer. Ce jeu est néfaste. Il la tire vers la perversité du désir de posséder. Il a capturé sa liberté. Il faudrait le quitter.  Mais elle est jouée. Nous attendons qu’une voie soit libre pour rejoindre notre ligne à grande vitesse.
Dans cette gare de Laumes Alésia elle aurait dû avoir vingt et un milles euros en liquide dans son sac. C’était la promesse de la mère pour ce voyage. Le haut-parleur continue : Attention si vous avez quitté votre place, des pickpockets sont à l’œuvre. Surveillez vos bagages. Heureusement qu’elle n’a rien dans son sac. Si, deux mille. Elle est encore loin d’être reconnue à part entière comme la fille de sa mère. Comment sortir de la partie sans passer par la mort ? Ça finit comment déjà un Monopoly ? Quand on n’est pas joueur, est-on systématiquement le perdant ? Si l’on est acculé à jouer ? Est-on acculé ?

Allez faites ! Condamnez la société comme fait le dealer, dites-la responsable, dites-la coupable. Condamnez le dealer comme a fait le père, condamnez le père comme ont fait toutes les filles qu’elle a connues, condamnez les pères absents, les pères faibles, les pères lâches. Condamnez le destin qui, pour une dose, mène les jeunes filles au lit et les hommes aux jeunes filles, accusez les mères taiseuses, les mères aveugles, les mères faibles, les mères lâches. Condamnez la faiblesse du premier shoot et l’absolue nécessité du dernier. Condamnez l’argent, on ne peut servir Dieu et l’argent, condamnez tous ceux qui étaient sur sa route et servaient l’argent ou se taisaient, les sourds-aveugles et taiseux. Hurlez de rage ! S’il-vous-plait hurlez ! C’est Laure ! Oui, elle, servait le monde, voulait l’égalité du pauvre et du riche, croyait au partage des biens, hurlait inlassablement contre l’injustice dans les mégaphones.
Hurlez !! Car Laure s’est tuée. A été tuée. Elle n’a pas connu les mots sororité, hashtag me too, covid, racisé, elle n’a pas connu

… est un singe de bronze. Le disciple du moine Tang Sanzang qui ramène les écritures sacrées du Bouddha d’Inde jusqu’en Chine. Sun Wukong est un garde du corps, il maîtrise les arts martiaux et tient pour l’heure son bâton de combat dans son dos, en position pacifique. Avec son béret de marin à pompon et son fichu noué sur les épaules, il franchit joyeusement des volutes que je pensais être des vagues d’océans ou des fumées de volcans avant de découvrir que ce sont des nuages. Ça me convient parfaitement. J’ai besoin d’un ancrage. Ciel ou bien Terre ça va.  Sun Wukong est invincible, il franchit les espaces, il porte les rouleaux des textes sacrés. Il est au service de. En cas de rétrécissement je prendrais avec moi Sun Wukong. Qu’emporteriez-vous sur une île déserte ? Plus personne ne pose la question, il n’y a plus d’île déserte. Un rétrécissement serait de passer de maison avec abris à bois, cabanon à outils, bibliothèque, garage et potager, à table de nuit d’Ehpad. Un rétrécissement serait que les rayons solaires ne passent plus à cause d’une pluie de pétrole ou d’un aveuglement interne. Un rétrécissement serait une disparition instantanée de quelque chose. De quelqu’un. Sun Wukong marche au-dessus. Je le tiendrai dans une main s’il fallait courir. À quoi sert une statuette de bronze ? À rien. L’art le symbole l’énergie la force et l’esprit du zen, rien. Et sur les chemins incertains il faudrait se le rappeler. Pour l’instant je n’ai pas d’autres signes forts. Ah ! Le mot fort ! Laure n’a pas connu : « c’est fort » et tout est dit. Quand on n’a rien à dire. Pratique. Et si je vous disais tout, plutôt que « signes forts » ? Eh bien voilà : je cherche constamment les signes et parfois ça me frôle. Je sais que c’est là, dans les yeux verts d’un chat qui m’observe, hier dans ce vol de cent rapaces au-dessus de la route, dans un matin glacial, dans une nuit silencieuse au fauteuil, dans le cadre d’une fenêtre grande ouverte, c’est là.  Dans quoi ? À part dans Sun Wukong ? Il n’y a que lui que je saisis. Mais je vais écrire les signes et je saisirai, je vous le dirai, je partagerai, le manque ne sera plus.

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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