#lelivrecommefiction #07#08 / Le jupon rouge et le roi du silence

Le jupon rouge. Le jupon rouge enflammé tournant sur lui-même. Le jupon rouge se dresse comme un serpent et révèle des jambes brunes qui frappent le sol et la poussière éblouit le serpent. Le jupon de velours qui s’enroule sur lui avec lourdeur et vertige et le corps qui s’étale au sol. Elle prie les étoiles pour le jupon rouge et je prie avec elle et elle cesse de prier pour le jupon rouge, elle prie pour la vie et je lui en veux car je n’en suis pas là, moi je veux le jupon rouge. Je vois le jupon rouge sous mes yeux, je le sens qui fouette mes jambes, mes pieds connaissent le chemin et je sais, appuyée contre la fenêtre, que grandir c’est cesser de prier pour le jupon rouge mais je ne sais pas d’où vient le jupon rouge. Je ne suis pas entrée dans le mouvement du jupon rouge ni n’en suis sortie. J’ai été ensorcelée par le jupon rouge, il m’a fait tournoyé et il est reparti et je me suis surprise à repenser au jupon rouge et il me semble le voir dans une brume qui appartient au territoire de l’enfance. Qui portait le jupon ? Et qui priait pour le jupon ? 

J’ai tracé des chemins inconnus dans ma mémoire, je leur ai substitué des petits sentiers pour retrouver le jupon rouge. D’autres images me sont revenues et je les ai rangées sur des étagères vaporeuses afin de pouvoir prendre le temps de les observer. Il y a un homme qui boîte, un fantôme dans une sombre maison, un gamin qui pleure sa mère dans une flaque, une jeune fille blonde qui se cache dans un grenier, un garçon amoureux de sa copine de classe, un autre qui sauve un pigeon, une fille qui veut retrouver son chien. Des couvertures toutes bleutées avec des dessins flous. Des noms qui reviennent, des positions de lecture. Je les prends derrière mon esprit, je les feuillette en coupant mon souffle mais aucun d’entre eux n’a le jupon rouge. Je descends plus loin dans la bibliothèque de mes souvenirs, je suis dans une cave humide avec des histoires interdites qui soufflent pour me faire peur et qui s’effrite quand je cherche à les attraper. Le jupon rouge n’y est pas. Dans le coin de la cave, une petite fille attend. Elle est recroquevillée sur elle-même. Elle ne semble pas avoir peur ni s’ennuyer mais elle paraît perdue. A chaque page que je tente d’attraper elle s’efface un peu plus. 

Est-ce la fille au jupon ? 

Les caisses de livres s’effondrent sur elle-même. L’enfant me désigne du doigt. Je crois que j’ai des cheveux blancs. Elle hausse les épaules et disparaît. Je ne me souviens plus des livres et je ne me souviens plus des livres que m’ont inspirés ces livres. Tout ça appartient à un autre territoire dont je n’ai pas la rive. 

La bibliothèque se renverse sur elle-même et je suis assise à une table dans un fouillis de carnets, de feuilles volantes, de livres aux pages cornées. Le soleil s’éclate contre la vitre. Les corps passent, attrapent des ouvrages autour de moi et repartent. Nous n’avons pas le même rythme. Ils sont mécaniques comme une horloge et je m’étale comme du sable. Partout les livres portent mon nom dans une écriture dorée, dans des alphabets que je ne connais parfois même pas. Ils attendent le prochain, le prochain et moi je n’ai pas même encore écrit le premier. Je saisis les feuilles sur la table et leur encre fond. Je ne peux saisir que des bribes, une ville qui semble apparaître, un gamin et un goéland, une femme qui ne se reconnaît pas dans le miroir. L’encre dégouline et dessine en coulant des jupons rouges. Des dizaines de jupon rouge. Tout fond sur moi et l’encre monte de par le sol. Je panique mais je suis fixée sur ma chaise. J’essaye de me décoller, de me dresser, de retourner la table, d’attraper les silhouettes qui coulent mais rien n’y fait. Derrière la vitre, la gamine de la cave me fait signe de se taire, un doigt devant sa bouche. Une ombre l’attend calmement. Elle tourne le dos et part avec. C’est le roi du silence.

Je me souviens du roi du silence. Je pense que c’est le roi du silence et qu’elle est la reine du silence et que je n’ai jamais lu cette histoire car je n’ai jamais fini de l’écrire.

L’encre caresse mes chevilles comme le jupon le faisait.

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

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