le livre comme fiction, #07 Un piano sur l’océan

Hier, j’ai plongé dans l’univers du piano, je me suis immergée dans le monde des concertos pour pianos, les plus beaux, les plus connus aussi, je me suis noyée dans les plus mélodieux, les plus envoutants des concertos. J’ai voyagé dans les notes et dans les partitions, j’ai vécu la musique avec les musiciens de l’orchestre et j’ai été subjuguée par le pianiste, solitaire devant son clavier…

Et je me suis souvenue d’ un conte pour piano, une légende de la mer, un livre mince et dense à la fois, un livre que j’avais acheté…ou qu’on m’avait offert…ou seulement prêté… j’allais le relire, je devais le relire, il était là, à portée de main, je la tendais, cette main, sans même regarder, j’étais sûre que le livre y était…un petit livre plein de poésie et de musique, la couverture était bleue, je la voyais, je me la rappelais, et puis non, je ne savais plus la décrire, du bleu, des vagues, du blanc, des touches de piano, une main blanche, des doigts blancs qui se posent, qui se promènent sur du bleu, ou même du violet, du violet profond, de l’outre-violet comme outremer ou outre noir, du rayonnement que je ressentais même en absence du livre et de sa couverture. Il y avait aussi un navire, un navire qui voguait sur la mer, mais ça, c’était déjà dans le livre, c’était déjà un bout de l’histoire…

Un pianiste virtuose sur un grand navire dont le monde se réduit à la musique qu’il sait trouver dans son beau piano à queue, un pianiste, qui n’a jamais posé le pied à terre. La musique est son univers, il crée des notes, des arpèges, des trilles, des lento, des andante, des crescendo, des allegro, ma non troppo, des sons et des rythmes, une musique étrange et magnifique, il crée de l’évasion, des rêves, des voyages qui lui conviennent, il invente son propre monde riche en émotions. Sa musique lui suffit. Il est seul, et puis non, il a des amis, c’est son ami trompettiste qui racontera l’histoire de Novecento, plein d’admiration pour cet enfant abandonné qui a grandi sur le navire, qui n’en est jamais sorti, n’en ressent pas le besoin. Il n’est pas seul, il écoute le monde qui passe, il écoute les voyageurs qui montent et qui descendent, qui changent à chaque escale, il écoute les bruits des moteurs, il écoute le balancement des vagues, le cri des mouettes, le sifflement des dauphins dans le sillage du bateau, il s’en nourrit, il nourrit les 88 touches blanches et noires avec ses doigts fins, ses doigts blancs, agiles, il invente sa musique, sa poésie et sa chorégraphie, sa musique qui traverse les genres, du jazz à la mélodie classique, et qui devient émotion pour celui qui écoute.

Et l’écrivain pose le portrait, sa langue épouse le rythme de l’océan, le balancement des vagues, le silence de la mer, le tangage du navire. Et j’embrasse la mélodie, accompagne le rythme, suis les envolées, le souffle de ce voyage rythmé par les mouvements de l’océan, là où l’infini, la solitude et la quête de soi se côtoient. Ce récit est empli de musique et de poésie et la langue italienne y ajoute le chant.  Alessandro Baricco crée un monologue émouvant sur le choix, la liberté, l’infini des possibles et la peur de se perdre. Et dans cette lecture, entre le piano et l’océan, Lemon Novecento a laissé une trace…

  » Mais, quand même, Novecento, pourquoi tu ne descends jamais, même une fois, pourquoi est-ce que tu ne vas pas le voir, le monde, de tes yeux, de tes propres yeux ?« 

 « Moi, j’y suis né, sur ce bateau. Et le monde y passait, mais par deux mille personnes à la fois. Et des désirs, il y en avait aussi, mais pas plus que ce qui pouvait tenir entre la proue et la poupe…. C’est ça que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. Une femme trop belle. Un parfum trop fort. Une musique que je ne sais pas jouer. Pardonnez-moi. Mais je ne descendrai pas. « 

Il faudra vraiment que je le retrouve, mon Novecento…Et si j’allais voir là-bas au bout de l’étagère, entre deux grands voyageurs et quelques poètes ?

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

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