Je veux retrouver mes doigts d’enfant avec lesquels j’ouvrais le livre. Ils effleuraient la couverture de papier glacé comme pour capturer sa magie avant même d’être dévoilée. Ils caressaient les pages douces pour s’imprégner des mots avant qu’ils ne s’envolent. Ils dansaient pour faire valser les feuilles dans un ballet minutieux. Mes doigts d’aujourd’hui ne comprendraient plus, ils se sont perdus dans les recoins du temps qui est passé.
Je veux retrouver mes yeux d’enfant avec lesquels j’ai attrapé les mots du livre. Ils parcouraient les lignes pour me souffler l’histoire de cet autre enfant parti vers l’inconnu. Ils sautaient de rencontres en découvertes sur un chemin qui sillonnait les montagnes et les plaines. Ils virevoltaient pour m’enseigner l’ailleurs et les lendemains. Mes yeux d’aujourd’hui ne verraient plus, ils se sont usés sur les paysages d’un monde enfermé.
Je veux retrouver mon esprit d’enfant avec lequel j’ai englouti les histoires du livre. Il forgeait l’acier des étoiles qui autorise les illusions se bousculant dans mon imagination en fusion. Il découvrait la matière du temps qui se déployait devant moi comme un tapis brodé de mille couleurs. Il nourrissait l’embryon d’adulte appelé à grandir en pays d’utopie. Mon esprit d’aujourd’hui n’en serait plus capable, il s’est fatigué d’avoir trop rêvé.
Ce livre que je lisais il y a si longtemps n’existe plus. Il a lentement disparu en même temps que mon enfance. Mes doigts se sont raidis et leur peau rugueuse griffe à présent les pages sèches. Mes yeux se sont affaiblis et ne distinguent plus l’espace entre les lettres imprimées où souffle le vent qui autrefois m’emportait. Mon esprit s’est alourdi, chargé de ces poids que l’adulte traîne dans son sillage et qui l’empêchent de tutoyer les nuages. Ce livre a disparu et ne subsiste que par fragments dans les recoins de ma mémoire. Un goût, une odeur, une sensation. De cet indéfinissable qui nous rappelle qu’un jour, il y a longtemps, on a visité un ailleurs et que c’est là qu’on a grandi. Je ne me souviens plus l’histoire que racontait ce livre. Je garde tatoués dans ma chair les sillons qu’il a laissés en moi. Comme les rides nées d’un rêve et creusées par le temps, les plis qui ravinent le dos de mes mains, le pourtour de mes yeux, la surface de mon imaginaire.
Un livre disparu qui est écrit au fond de moi.
