
1 — l’état du monde
Comment va le cours des rivières ? L’eau leur échappe, leurs flots se noient en accéléré de silences.
2 — Autour de l’Étang, entre 16h30 et 22h30
La plume longue à planer du sommet du cèdre à mi-pente jusqu’à disparaître dans un pin parasol.
Huit chaises, dos raides, moulures et colonnes, côte à côte en un alignement irrégulier, cannages crevés, huit sentinelles, décolorées et blanchies.
Reste le bruit mat d’un abricot sur la pelouse — synthétique et verdoyante — douce aux pieds nus.
Je dis Tu vas rendre gorge. Il fait un bruit et une grimace comme s’il allait rendre l’âme.
Un Signac devant un bloc. Et ce qui se devine. L’amour des gens du bloc. Pour l’arbre. La ligne dans le ciel, et la masse plus haute que le bloc. Penchée vers lui.
On blague on roule on oublie un peu celui qui manque et la journée de lundi.
Club Nautique d’Istres écrit en lettres cursives, une belle inscription jaune sur le mur blanc, les volets jaunes aussi et la porte. Une invitation.
Un port en travaux, des tas de pierres et des bordures de béton net et propre.
Un message de V. annonce la suppression des trains et son absence à la journée de lundi. On en reparle.
Un peu de brume laisse deviner la Sainte Victoire. Et le massif des Calanques. Une odeur rappelle à ce qui stagne.
L’ombre portée de branches hautes sur une façade. Un rideau de théâtre.
Au bar de la Marine. La contingence. Et les petits poulpes à l’ail.
Et le crémeux de l’aïoli. Et la douceur de la chair des petits animaux. Et le plaisir. Et l’incertain des eaux dont ils sont sortis.
Trois Ricard. On rigole. On est facile.
Empreintes creusées de pattes de chien dans le durci de la terre. De quand date la dernière averse ?
Dans la falaise se révèlent terrasses, fenêtres, baies vitrées. Là-haut, on dort dans des chambres de pierre.
Jazz Radio diffuse une de ses chansons préférées. On dit Là, il nous parle.
Un chardonneret élégant et un pinson des arbres dialoguent au soleil couchant.
On oriente nos corps et nos mains pour sentir le lien entre la carte et le territoire.
Chapelle, croix de pignon et pin parasol. De trois quarts. Extérieur jour finissant
Dans leur voiture garée sur de la falaise, face au plus grand des trois étangs, ces deux-là passeront la nuit sur place.
Une disco anime la nuit tombée. Les éclairages de la raffinerie signalent des structures rendues invisibles dans le noir.
Retour vers le stade, et à droite jusqu’au théâtre, ensuite le long du port de plaisance, espérer une place au parking et repartir chercher plus haut.
Une goéland brusque nous survole, coups d’aile agacés et cris stridents au signal sourd de la corne. Le pont levant est demandé. La nuit est faite.
3 — Attente
Les deux amies, les rues de Paris, une qui connaît, une qui découvre dans un déluge de bruits, lumières, informations, déplacements sous terre, montées d’escalier, vues, couleurs. Dans la tentative d’être malgré le cataclysme. Réfréner les questions, en poser, écouter les réponses, les retenir, faire des hypothèses, les effacer, classer les noms, les lieux, les anecdotes. Avec elle, arriver à l’étage. Après l’enchaînement des escalators au long des tubes. Et une seconde plus tard, oublier toute chose, se tenir devant Concetto spaziale, Attese. Échapper aux contraintes de la narration. Simultanément pouvoir en réciter les matérialités et s’en savoir affranchie. Sur le moment, les mots ne me sont pas venus. Seule importait la confrontation. J’ai dû, pour gagner du temps, et rester encore un peu devant le tableau, dire quelque chose comme qu’est-ce que c’est. L’amie a dû expliquer quelque chose en retour. De la philosophie, de la théorie. Seul compte de voir le geste qui efface les faux semblant, dénude les prétentions. Concetto spaziale, Attese est un engloutissement et une révélation. Effaçant l’anecdote, le détail, l’inutile. Concetto spaziale transporte, qui ose s’y frotter, dans la simultanéité de l’avant et de l’après, modifiant la nature superficielle de l’espace. Profondément. Attese annonce la fin de l’errance. La possible fin des confusions. Jusque là, regarder était une conscience, une volonté, celle de voir, et produisait des classements, des liens, des réflexions, dans la distance entre la peinture et la pensée. La manière courante de se construire une culture. Concept spacial instaure l’infime démarcation entre le réel et la fiction, débride les résistances de l’intime et les limites imposées par des trois dimensions. S’y tenir aussi souvent que possible. Attente à la marge, au bord d’un abîme, au risque de la chute, dans l’infini traversant révélé. La fiction, pour ne plus s’inquiéter des narrations.
4 — Poète énervée, une fiction
Arrêter d’y penser, et ne plus attendre alors que les jours passent, et se dire Pas grave, on écrira chez soi, et Poète énervée s’étoffera ici plutôt que là-bas. Poète énervée est la tentative d’écrire les débordements. Le défi d’en faire une écriture et non un prêchi prêcha sur l’état du monde ou un JeJe gourgouillant. Avec du goût et cinq sens. Et des fourmis rouges, des arbres et des prunes. Et des rivières. D’autres trucs. Et la peau.
Ça dedans ça commence énervée
– direct — pas de quartier — boum, là —
Et direct énervée. Avoue, y’a de quoi
Y’a toujours de quoi, une étincelle
De la paille ou du parpaing
Je veux dire du léger, ou du lourdingue
On est full-time open à l’étincelle possible
Ça nous coule des graviers dans les veines
Ça arrache des particules
Et vlan, boum !
Explose la fille énervée
« Ça nous coule des graviers dans les veines » tellement fort par rapport au titre seulement ordinaire. « Ça nous coule des graviers dans les veines » ça me plaît. Là aussi on boucle avec le cours des rivières. Merci Catherine
J ai adoré le 2, et le 4 et l’ensemble est très fort jusqu à la fin . Mais l étang , Signac et le club nautique tellement humain.
La fille énervée qui nous explose au visage, vivifiant vraiment !!!